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3615 : MOREL

François Morel a toujours le chic pour nous faire du bien. Dans La Fin du Monde est pour Dimanche, ce fantaisiste crée un grand spectacle à partir des chroniques troussées pour l’émission Le Fou du Roi.

C’est le moment qui réchauffe. Chaque vendredi, sa chronique sur France Inter est une bulle de savon, éphémère poésie, légère et colorée, dans la grise tempête médiatique. En novembre dernier, après les attentats, c’est lui qui nous redonnait courage en dressant à l’antenne la liste des choses auxquelles il entendait s’accrocher – Paris, le vin, la vie – donnant à chacun de nous, humbles jouisseurs, la voix qui nous manquait. Il y a quelque chose, chez François Morel, qui le rapproche de nous. Pas crâneur pour un sou, sincère dans ses colères comme dans ses tristesses, les pieds sur terre et la tête en l’air : ç’a tout l’air d’être un chic type.

Déjà, quand on appelle l’hôtel de Chalon-sur-Saône où il est attendu pour jouer le soir même, aucun pseudonyme ne nous a été donné, et aucune consigne spéciale ne semble avoir été soumise à la réception. Il suffit de demander la chambre de monsieur Morel pour lui parler, et celui-ci n’hésite pas à donner son numéro de portable pour continuer la conversation plus tard quand le temps commence à lui manquer pour répondre à des questions qu’il a pourtant déjà dû entendre 10 fois. Pour qui a l’habitude des phoners (c’est comme ça que, dans le jargon, on parle des entretiens téléphoniques – ne soupirez pas, vous savez comme moi qu’un jargon sérieux ne saurait se passer d’anglicismes ridicules et prétentieux), c’est déjà original. Il arrive souvent que des artistes moins connus et, surtout, dotés d’une moins longue expérience, se donnent de l’importance en se cachant derrière un prête-nom, et qu’on vous fasse appeler sur le téléphone du stagiaire de l’assistant d’un producteur chargé de vous passer l’artiste pour les 10 minutes de conversation syndicales.

Et ça tombe bien, qu’il ait pris un peu de temps pour nous parler, le gars François, parce qu’on en avait besoin. La rudesse du contexte social et la crise qui frappe depuis quelques mois les instances culturelles réunionnaises avaient fini par nous rendre moroses. On se disait qu’une conversation avec lui ferait du bien à tout le monde, avant qu’il joue à Champ Fleuri, deux soirs de suite, La fin du monde est pour dimanche.

À propos des chroniques dans les tranches d’info matinales comme celle que vous tenez chaque semaine sur Inter, vous avez déclaré : «  Il ne faut pas que ce soit un robinet d’eau tiède, ces quatre minutes, il faut affirmer ce qu’on est, ce qu’on veut. » Alors, qui êtes-vous et que voulez-vous ?

J’ai dû dire ça il y a quelques années. Aujourd’hui, je suis moins prétentieux, je dirais que j’essaye juste d’intéresser les gens durant trois minutes trente. Je ne me sens pas obligé d’être drôle, pas obligé d’être politiquement pointu, pas obligé d’être ultra pertinent. Quand je peux l’être un peu, alors tant mieux, mais je me sens vraiment libre de faire des choses très différentes d’une semaine à l’autre. J’essaye de ne pas avoir trop de trucs qui se répètent, trop de manières qu’on reconnaît, trop le même ton qui revient. J’essaye un peu de me surprendre finalement, et d’être sincère. J’observe ce que l’actualité produit sur moi, et selon ce qui se passe, j’écris. Quand j’apprends la mort d’Hubert Mounier (chanteur de l’Affaire Louis Trio), que j’aimais beaucoup et avec qui je devais travailler bientôt, je fais une chronique qui n’a rien de très drôle. La semaine suivante, j’apprends que Patrick Cohen, qui est à Cannes, a joué dans la série Marseille qui se fait étriller par la critique, je fais une chronique de pure fantaisie…

Comment avez-vous fabriqué un spectacle à partir de bribes de quatre minutes, d’extraits, de petites histoires ?

Le spectacle est assez peu fabriqué à partir de ces chroniques de matinales, mais plutôt à partir d’autres, plus anciennes, que je faisais à l’époque du Fou du Roi, avec Stéphane Bern. J’y avais créé des personnages qu’en écrivant, j’avais été frustré de ne pas pouvoir emmener plus loin : une fan de Sheila qui parle à son portrait dans sa cuisine, ou un acteur raté qui se lance dans un monologue. Je m’étais dit que ces personnages, ces tranches de vie pourraient être joués au théâtre, avec de vrais costumes, plus de temps, et une autre façon de jouer.

Ce qui frappe, c’est que c’est hyper rythmé et super physique. Les choses s’enchaînent vite, vous bougez beaucoup. Dès la 5e minute, vous transpirez à grosses gouttes…

Vous voulez me parler de ma sudation, c’est ça ? Évidemment, c’est un problème, de transpirer beaucoup. Il y a plein de situations dans la vie où bon, ça n’est pas très agréable… Surtout dans la jeunesse…

Je voulais dire que vous donnez tout de suite beaucoup d’énergie physique, et que c’est d’autant plus marquant qu’on a l’habitude de vous entendre sans vous voir…

Pour vous répondre un peu sérieusement, je n’imagine pas le théâtre sans investissement physique. Pour moi, il faut que ça bouge, que ça s’anime sur scène, qu’il y ait de la vie et que ça transpire. C’est aussi une question de public : dès qu’il y a des gens, ça me fait de l’effet. A plus forte raison quand il y en a beaucoup, et qu’il faut parler assez fort pour que 1000 personnes vous entendent. Mais même en studio, quand il m’arrive pour des raisons d’emploi du temps d’être obligé d’enregistrer ma chronique à l’avance, ou de la faire en direct mais d’un studio de France Bleu parce que suis en déplacement – bref, quand je suis seul avec mon micro, ce n’est pas pareil. J’ai besoin du public. Même une ou deux personnes, et c’est déjà plus généreux.

Il y a un truc qui n’appartient qu’à vous, et qui suffit à faire vivre n’importe lequel de vos personnages en moins de 3 secondes, c’est votre œil gauche qui se ferme. C’est la mimique spéciale Morel…

(rires) Je l’ai d’ailleurs déposée. Si quelqu’un la fait sans mon autorisation, je poursuis systématiquement. C’est ma mimique : procès ! Je poursuis même certains animaux qui, parfois, l’imitent en cas de fatigue.

C’est irrépressible, ou c’est une marque de fabrique savamment entretenue ?

Je ne le contrôle pas. Ça vient tout seul. Aujourd’hui les gens me parlent d’une « mimique à la Deschiens » mais ça doit faire 56 ans que je fais cette grimace sans faire exprès. Je n’y pense même pas. Je ne me dis pas : je vais fermer l’œil gauche, faire rouler un peu l’œil droit et mettre la bouche de travers, je me contente de penser à l’émotion ou à l’idée que je veux faire passer, et ça sort comme ça.

Il y a, dans la comicocratie de l’édito radiophonique, une tendance au débordement. Notamment sur Inter, où s’expriment des avis tranchés avec des mots tranchants. Vous choisissez d’exprimer les choses avec plus de douceur dans une époque où tout le monde est énervé, et a le plus souvent de bonnes raisons de l’être. Pourquoi ?

Je pense que c’est dans ma nature. Plus ça va et plus j’essaye d’être proche de qui je suis. Il m’est arrivé de me dire, quand Porte et Guillon sont partis notamment : « Il faut que je sois plus politique !  » À cette époque, j’ai fait des chroniques parfois très violentes. Et puis, je sais pas, ça a passé. Je me dis que le gars qui se mettrait en colère à heure fixe chaque semaine, au bout d’un moment, je douterais de sa sincérité.

Vous parlez de Porte et de Guillon, je me souviens que vous aviez joué l’arbitre entre eux suite à un bref clash par presse interposée, chacun se targuant d’être l’élément le plus indomptable et politiquement dangereux. Vous aviez fait une chronique pour leur conseiller de ne pas oublier leur statut de bouffon. À un moment où la frontière entre l’éditorialiste et l’humoriste se brouille, cette frontière continue d’être importante pour vous ?

Oui. Je pense qu’il y a des fois où, un peu, à notre niveau, on venge des gens qui n’ont pas accès au micro des radios et des télévisions. Mais ce n’est pas parce qu’on parle et qu’on se lâche un peu qu’il faut se prendre pour une grande conscience politique. À la fin de la séquence, tout ce qu’on aura fait, c’est un petit billet. Il faut garder de la légèreté, je trouve.

Malgré ces rondeurs, vous n’aimez non plus qu’on dise de vous que vous êtes consensuel. Pourquoi ? D’un point de vue démocratique, le consensus, c’est plutôt chouette non ? Ca veut dire qu’on est tous d’accord.

Je n’aime pas le mot consensuel parce qu’il évoque la banalité. Mais vous avez raison, quand on y pense. J’essaye d’être respectueux des gens qui m’écoutent. Je me dis que même si un auditeur n’est pas de mon bord politique, je vais essayer de faire en sorte qu’il puisse écouter jusqu’à la fin sans s’étrangler. Pourtant comme spectateur, j’ai adoré des spectacles de Jérôme Deschamps (créateur des Deschiens, NDLR) qui provoquaient des réactions très fortes, avec une partie de la salle qui sortait et l’accusait de se moquer des handicapés, et l’autre partie, dont je faisais partie, enthousiasmée, qui riait aux éclats. Mais c’est vrai que ce qui m’émeut, c’est quand j’arrive à rassembler des gens très différents. Je me souviens d’une représentation à Paris où il y avait Philippe Tesson – ponte du Figaro, spécialiste, qui voit plus de 200 spectacles par an depuis des années – et où je voyais au balcon un gamin avec un rire formidable qui devait pas avoir beaucoup plus de 5 ans. Ils ont tous les deux passé une bonne soirée, et je trouve ça émouvant.

Vous cultivez l’éthique desprogienne du Vivons heureux en attendant la mort. Est-ce que c’est une chose à laquelle vous pensez tous les jours – la mort, la vieillesse, le temps qui passe ?

Oui, mais c’est étrangement quelque chose qui ressort plus de l’enfance, l’obsession de la mort. Il y a quelques jours, je suis passé devant un gamin de cinq ans qui demandait à sa mère la liste des choses qui ne peuvent pas mourir. Ça les obsède vraiment, à cet âge-là. Et je pense que si j’écris des choses un peu de cet ordre aujourd’hui, ça vient de là. À mon âge, la mort se manifeste autrement : c’est les gens qu’on connaît ou qu’on aime et qui ne sont plus là. On pense plus à la mort des autres qu’à la sienne.

L’enfant Morel pensait donc à la mort tout le temps… Sur une échelle de 1 à 10, vous diriez vous votre enfance a été heureuse à combien ?

Je dirais six.

Six, c’est vraiment juste pour ne pas dire cinq, quoi…

Voilà oui, un tout petit peu mieux que la moyenne. Une enfance avec plein d’emmerdes, mais pas très graves. Je sais pas. Je vivais en province, dans un petit coin, et j’avais des rêves : je voulais voir des spectacles, je voulais de la vie, de la fête. J’aspirais à autre chose et je m’ennuyais.

Vous vivez aujourd’hui à Montmorency, dans le Val d’Oise, pas forcément le plus bouillonnant des coins de France…

(rires) Oui, c’est vrai. Mais je ne suis pas loin de Paris, et j’y vais quand j’ai envie. Le reste du temps, je regarde les arbres. Je suis très équilibré, vous savez.

En 2013, vous disiez trouver matière à optimisme dans l’évolution des mentalités et dans l’ouverture d’esprit des gens. Au regard des évènements, depuis la Manif pour tous jusqu’aux attentats récents en passant par la montée du FN, on aurait plutôt tendance à déprimer, en se disant qu’une forme de catastrophe est inévitable. En 2016, vous êtes toujours optimiste ?

Peut-être un peu moins… (il rigole) Je pense que c’est ma fonction, d’être optimiste. Je n’ai pas envie, surtout en ce moment, d’ajouter du désespoir dans la vie des gens. Je n’ai pas envie de me vautrer dans le défaitisme, de dire qu’on est tous foutus. J’aimerais mieux leur donner du courage, qu’ils sortent du théâtre en ayant envie de faire des choses et d’aller à la rencontre des autres, en se disant que tout est possible et en s’émerveillant du monde. Après, je ne suis pas naïf. Quand je lis les journaux, quand je regarde la télévision, à titre personnel, je vois bien qu’il y a quand même de bonnes raisons de se morfondre. Disons que je pratique un optimisme amer, ou un pessimisme gai.

Il y a une citation récurrente dans le spectacle de Pierrot le Fou, avec Anna Karina qui marche sur la plage en se demandant « qu’est-ce que je peux faire ?  ». Elle sert parfois de transition, quand ce n’est pas le piano qui joue tout seul. Pourquoi avoir choisi cette phrase ?

Juste une parenthèse, sur le piano qui joue tout seul : il n’y en aura pas à La Réunion parce que nous n’en avons pas trouvé sur l’île. Donc c’est Antoine Sahler qui jouera du piano. C’est un spectacle conçu pour que je sois seul en scène, puisque c’est un face à face avec des obsessions, des fantômes et des questions existentielles, donc il faudra trouver quelques astuces pour le dissimuler, mais Antoine est ravi de venir. D’ailleurs tout le monde a voulu venir aussi : je n’ai jamais eu une équipe technique aussi importante que pour jouer à La Réunion. Quand je vais jouer à Tourcoing, personne ne vient. C’est étrange, hein…

Et donc, Anna Karina ?

Oui, alors c’est tiré d’une chronique faite un jour où le Fou du Roi recevait pour de vrai Anna Karina, et je m’étais amusé à imaginer des réponses à cette question qu’elle pose dans Pierrot le Fou, en marchant sur la plage : « Mais qu’est-ce que je peux faire ? » Je m’amuse à lui proposer des réponses, qui vont de fais ton âge à fais pas chier. Ça me semblait judicieux pour rythmer ce spectacle qui parle de ce qu’on peut faire dans l’existence, de ces questions qui nous tracassent tous : est-ce que ça vaut le coup, ce que je fais dans ma vie ? Cette impression d’impuissance devant la vie, c’est quelque chose que nous avons tous plus ou moins en partage. L’idée du spectacle est d’offrir aux gens un moment de légèreté, d’essayer de faire en sorte qu’en sortant de la salle, ces questions soient peut-être un peu moins lourdes à porter.

Quand on revoit aujourd’hui les Deschiens, et quand on regarde La Fin du Monde est Pour Dimanche, on voit que vos personnages sont surtout des gens de peu, des villageois. Il n’y a pas chez eux un côté vieille France au sens ranci du terme, mais le simple fait que le mot qui vienne en tête est « gens de peu », une expression un peu désuète, les place un peu dans la nostalgie. Est-ce que vous l’êtes ?

Avant, quand on me posait ce genre de questions, je répondais non. Et plus ça va, moins je vois pourquoi je m’en défendrais. Je suis nostalgique oui, quand je pense à mes amis qui ne sont plus là. Je suis nostalgique quand je pense à Corinne Honikman, qui était ma productrice, qui est morte l’an dernier, et sans qui je n’aurais pas fait tous ces spectacles qui m’ont apporté tant de bonheur. Je ne peux plus lui passer un coup de fil pour qu’on déjeune ensemble, mais je n’arrive pas à effacer son nom sur mon téléphone. Ma nostalgie, c’est plutôt celle des gens que j’aime. Mais je ne suis pas nostalgique du bon vieux temps. Je ne me dis par exemple jamais que c’était mieux du temps de l’Algérie française, ou sous l’Occupation. Ça me fait penser d’ailleurs – j’ai l’esprit d’escalier – à une réponse de René Fallet (écrivain et scénariste français, NDLR) à qui un journaliste avait demandé : quelle est votre occupation préférée ? Et il avait répondu, par boutade : l’allemande. Il s’était mis à dos tous les anciens résistants. Sans même parler de la guerre, on entend beaucoup dire que les années 60 étaient un âge d’or, mais les femmes n’avaient pas le droit de signer des chèques, il y avait encore la peine de mort, la vie était très compliquée pour les homosexuels. Je trouve qu’il y a des raisons d’aimer notre époque, et c’est aussi peut-être pour ça que je reste optimiste.

Vous semblez très inspiré par l’enfance, beaucoup de ce que vous écrivez semble venir de là. C’est peut-être pour ça qu’on a l’impression que vous êtes nostalgique : votre enfance et les gens qui la peuplent appartiennent à certaine une époque.

Plein de choses dans ce spectacle sont liées à des émotions d’enfant, c’est vrai. Je me souviens, quand j’étais gamin, de descendre les escaliers de la maison et d’éprouver très nettement l’étonnement d’être au monde. C’est une émotion qui ne m’a jamais quitté, et que j’essaye de transmettre.

Quand on s’est dit, avant de faire le magazine, qu’on avait envie de vous interviewer, on s’est d’abord dit : on va faire une interview qui fait du bien aux gens. C’est la merde, y a plus une thune dans la culture, on a l’impression que tout se réduit comme peau de chagrin, on a un gouvernement de gauche qui passe en force une loi travail dont aucun gouvernement de droite n’aurait osé rêver… François Morel saura quoi nous dire pour nous réconforter. Vous avez une idée de pourquoi on s’est dit ça ?

Aucune. Mais plus ça va, j’essaye d’être sincère. Je suis très touché par l’affection des gens, et je n’hésite plus à le dire, qu’il y a quelques années, je me cachais un peu derrière la distance de l’humour. Je pense qu’avec les chroniques matinales à France Inter, je me suis rapproché des gens. Je n’ai jamais été très joli garçon, tout ce que j’ai, c’est d’être un peu rigolo. Les gens peuvent s’identifier à moi, parce que je suis comme tout le monde. Je me rapproche de plus en plus de ma vocation d’artiste de proximité.

Et alors, vous avez une idée pour nous réconforter ?

Je suis nul pour les mots d’ordres. Après les attentats du mois de novembre, j’avais fait une chronique où je me répétais : « Ne renoncer à rien », et où je dressais une liste de choses auxquelles continuer de s’accrocher. Des personnes ont sincèrement cru que j’exhortais les autres à ne rien renoncer et j’ai vu qu’elle a été reprise ensuite, sur différents sites, avec le Z de l’impératif : « Ne renoncez à rien. » C’est affreux, écrit comme ça, on dirait un titre de livre de Bruno Lemaire ou Jean-François Copé alors que moi, plus modestement, je dressais cette liste pour moi-même, à l’infinitif…

Entretien : François Gaertner
Illustration : Emmeline Caparin