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Afrika Mkhize : il fait danser la pluie

Afrika Mhkize descend d’un peuple qui avait, dit-on, le pouvoir de faire tomber la pluie. Lui a choisi de la faire groover.

Votre musique entretient des liens très forts avec votre héritage culturel et l’histoire de votre famille. Pouvez-vous en parler un peu ?

Ce que m’ont raconté mes grands-parents, c’est que nous descendons du peuple Nguni. C’est un peuple nomade qui est arrivé tardivement en Afrique du Sud depuis le nord du continent, en suivant le Nil. Le nom de ma famille, en zoulou, veut dire « Ceux qui apportent la pluie ». Il semble que lorsque mes ancêtres sont arrivés, une grave sécheresse accablait la région, et qu’à leur arrivée, la pluie est revenue. C’est une histoire à laquelle je tiens, et j’ai donné ce nom, Rainmaker, à un morceau et à l’un des groupes dont je fais partie. Ce thème est aussi dans le titre de mon premier album, qui s’intitule Rain Dancer. C’est important pour moi, c’est un hommage à mes grands-parents, à mes ancêtres, et une façon de cultiver ce patrimoine, que je voudrais transmettre à mon fils, qui a huit ans.

Quels sont vos premiers souvenirs de musique ?

Je viens d’une région agricole. Mon grand-père cultivait la canne à sucre. Pour aller à l’école, avec mes amis, il fallait que nous marchions à travers champs chaque jour pendant au moins une heure. La plupart des ouvriers qui travaillaient dans la canne à sucre étaient des migrants qui venaient de la région du Transkei. Ils chantaient pour se donner du courage, et leurs chants ont bercé mon enfance. À une époque où nous n’avions pas la télévision, et où la radio ne diffusait des programmes que sur une durée courte, le soir, ils ont été mon premier contact avec la musique.

Votre père, Themba Mkhize, est pourtant un pianiste bien connu en Afrique du Sud. Ce n’est donc pas lui qui vous a fait découvrir la musique ?

Non. J’ai été élevé par mes grands-parents. Mon père ne nous rendait visite qu’une ou deux fois par an. Mais quand mes grands-parents lui ont dit que je montrais de l’intérêt pour la musique, il m’a ramené mon premier clavier, et m’a montré quelques trucs à travailler. C’est comme ça que tout a commencé. À 11 ans, vous avez entamé une formation classique dans un endroit très spécial, le Centre Funda de Soweto, l’un des seuls lieux où, durant l’Apartheid, les jeunes Noirs avaient la possibilité d’étudier les arts. L’école avait été ouverte dans le sillage d’importantes émeutes étudiantes à Soweto.

Vous y êtes arrivé quelques mois après la libération de Mandela, alors que l’Apartheid finissait. Est-ce que vous vous souvenez de l’ambiance de l’époque ?

Il régnait dans l’école et dans tout le pays une grande excitation et tout le monde avait beaucoup d’espoir. Les gens étaient heureux. Mandela était libre, le Mur de Berlin était tombé : l’impression générale était que le monde serait meilleur pour les enfants. En Afrique du Sud, ils allaient enfin avoir un accès normal à l’éducation. Surtout, on était désormais libres de se déplacer sans laisser-passer. Avant, quand on vivait dans la région du Cap, on ne pouvait pas aller dans les autres régions, et l’accès aux centre-villes était réglementé. La liberté de circulation était un changement énorme pour tout le monde. Mais moi, j’avais grandi entouré de ma famille, et je n’avais jamais rien connu d’autre : je n’avais jamais eu le sentiment que mon enfance était anormale. Donc je dois avouer que sur le moment, ces changements ne m’ont pas beaucoup marqué. Je me suis concentré sur la musique, si vous voulez.

Vous n’aviez que 20 ans quand vous avez commencé à collaborer avec Miriam Makeba, icône internationale de la musique sud-africaine. Comment un musicien si jeune a-t-il eu cette opportunité ?

Ça, c’est une anecdote assez amusante. Figurez-vous qu’à l’époque, j’étais marié à une chanteuse, qui devait chanter pour Miriam comme choriste lors d’un concert prévu à Johannesbourg. Je l’ai simplement accompagnée dans l’après-midi. Et le pianiste qui devait jouer ce soir-là n’est jamais venu. Ma femme a alors suggéré au directeur musical que j’étais pianiste, et que j’étais là. J’ai eu une heure pour assimiler tout le répertoire avant de monter sur scène, et c’est comme ça que j’ai fait mon premier concert avec Miriam Makeba. Par la suite, durant 6 ans, j’ai rejoué régulièrement dans son groupe, et j’ai même été son directeur musical.

Que vous a apporté cette aventure ?

D’abord, ça m’a permis de voyager. Je n’avais même pas de passeport parce que je ne pouvais même pas envisager de sortir du pays, et très vite, je me suis retrouvé en Italie, puis dans toute l’Europe. J’ai découvert le monde, rencontré des dizaines de musiciens. ç’a été une expérience extraordinaire. Musicalement, je venais d’une formation classique, je me destinais à faire du jazz, j’ai dû apprendre la simplicité. Avec Miriam Makeba, j’ai compris qu’on pouvait exprimer des émotions sincères et nuancées tout en restant accessible. C’est dans cet esprit que j’écris la musique aujourd’hui.

L’an passé, vous avez publié un premier album solo très attendu, Rain Dancer, après 10 ans de carrière. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Longtemps, ce n’est pas un mot qui me parle vraiment. Il m’a fallu de la patience pour sortir ce disque principalement pour des raisons financières. Les gros labels et les majors en Afrique du Sud ne s’intéressent pas au jazz. Il est matériellement très difficile, ici, d’arriver à produire un disque, surtout quand vous avez une vision claire de ce que vous voulez obtenir. Il faut parfois attendre une dizaine d’années, comme moi, quand on veut rester prudent. Certains musiciens peuvent y perdre leur chemise, et quand on a une famille, ça fait réfléchir. J’ai pu enregistrer cet album parce qu’en 2012, j’ai remporté un prix qui impliquait une bourse.

Vous avez enregistré au Sumo Studio, à Jobourg, un petit studio qui est en train de devenir le point de repère de la musique instrumentale indé en Afrique du Sud, et qui tourne à plein régime. Le désintérêt des labels n’empêche pas le jazz sud-africain d’être plutôt en bonne santé, on dirait…

Oui, au final c’est une bonne chose. Ce qui m’intéresse, c’est de faire de la musique, pas d’intégrer un business. L’indépendance implique de la patience et une grande détermination, mais aussi un contrôle total et ça, ça n’a pas de prix. Les maisons de disque peuvent être très agressives et parasiter votre démarche créative, refuser de financer un projet si vous ne jouez pas avec les musiciens qu’ils désignent, si vous n’acceptez pas leurs conditions. J’estime que le jazz en Afrique du Sud se porte bien malgré l’absence de soutien financier. Les moyens d’enregistrer, de partager la musique et de mener sa carrière ont évolué, et on ne dépend plus du bon vouloir des majors. Nous sommes la première génération de musiciens en Afrique du Sud qui est entièrement libre : nous n’avons personne à convaincre, nous pouvons simplement jouer.

Le disque a un ton léger, joyeux, il mêle des influences très diverses, africaines, jazz, un peu funky. Vous dites souvent que pour vous, la musique doit être sincère, et venir directement d’une situation vécue. Vous devez être un homme heureux !

(rires) Mon chemin, en tant que musicien, est de faire de la musique avec la plus grande honnêteté possible. Tout ce que je compose, je l’ai d’abord vécu. Mais ce n’est pas toujours très heureux… J’ai écrit par exemple l’un des morceaux après avoir assisté, en 2012, devant la télé, au début du conflit syrien. J’étais totalement bouleversé par ce que je voyais. Le ton de l’album est assez enjoué, sans doute, parce que dans ma jeunesse, j’ai beaucoup écouté de funk – Earth, Wind and Fire, Michael Jackson… Je m’en suis toujours nourri, et j’aime faire danser les gens, même si je suis personnellement un très mauvais danseur.

La seule reprise du disque est dédiée à un grand pianiste, Bheki Msekelu, qui vous a beaucoup marqué, mais qui n’a jamais eu la reconnaissance qu’il espérait en Afrique du Sud…

C’est vrai. Il a fait sa carrière à l’étranger, et il a vécu à Londres. Mais jusqu’à la fin de sa vie, il revenait chaque année avec l’espoir de rentrer vivre chez lui. Ça n’a jamais été possible : ici, personne ne savait qui il était, alors qu’en Europe et aux États-Unis, il est reconnu comme un grand jazzman (pour lui témoigner son respect, Alice Coltrane lui a même donné l’embout de saxophone avec lequel John Coltrane a enregistré A Love Supreme, NDLR). C’est la raison pour laquelle j’ai repris l’un de ses morceaux sur ce disque, et c’est aussi pour ça que j’ai monté un big band, avec 17 musiciens, pour lui rendre hommage. Il m’a personnellement beaucoup apporté parce que comme moi, il a grandi dans la musique traditionnelle. La façon magnifique avec laquelle il a réussi à mélanger ses racines avec d’autres styles m’a inspiré. J’ai eu le privilège de le rencontrer à trois reprises, et c’est un homme qui avait une vision spirituelle de la musique. Pour lui, un musicien était un guérisseur, et c’est, je trouve, une très belle image.

Interview : François Gaertner