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Aurélia Mengin, l’interview

Rapport aux mots, émancipation et nouveaux projets vidéo. L’interview avec l’auteure d’Adam moins Eve.

Votre film fait la part belle aux perceptions sensibles : aux images qui se donnent à voir certes, mais aussi aux images qui se donnent à entendre. Ce parti-pris en faveur des images sonores contre les mots intelligibles traduit-il chez vous une forme de méfiance envers le langage ?

Une grosse méfiance ! J’ai un gros problème avec les mots depuis toujours, ce qui me met en porte-à-faux avec le cinéma français qui est très bavard. Je considère que les mots sont réducteurs et que le langage du corps est plus universel. L’un de mes projets de longs-métrages est d’ailleurs un remake de L’aurore de Murnau, chef-d’œuvre du cinéma muet. Je crois que les mots ne sont que prétexte et j’aime contourner leur mensonge. Il y a là une forme de vérité : les acteurs se trouvent désarmés lorsqu’ils n’ont pas de texte, et doivent commencer à exister sans les mots, en jouant avec leur corps.

Mes films sont dépourvus de dialogue ; on ne peut pas dire que je cherche la démonstration littéraire. J’ignore pourquoi mon cinéma est toujours muet ; au début, je n’en étais pas même consciente et m’étonnais moi-même que les spectateurs le constatent. Je construis une imagerie qui est effectivement sonore : il n’y a aucune prise de son directe, mais un travail de création sonore avec mon monteur son, Nicolas Luquet rencontré sur Macadam Transfert. Ce qui m’intéresse, c’est de donner autant de force au son qu’à l’image, afin d’aboutir à une forme de surmixage où la force des sons redouble celle des images, de manière presque agressive. Le son et l’image ne racontent pas toujours la même histoire : ils peuvent être en décalage ou en osmose. Venant de l’art contemporain, j’aime le détournement. Je pense par exemple à la scène de l’accouchement des hosties dans Adam et Eve : je trouve drôle de faire pleurer les hosties comme des bébés, dans la mesure où j’ai toujours été interdite par la mystérieuse opération de transsubstantiation. Il s’agit d’être fantasque, c’est-à-dire proche du précipice du ridicule et le grotesque sans y tomber.

Je construis mes films comme du cinéma animalier : il y a une espèce d’âme, flottante, qui observe et épie les choses comme si elles étaient des objets d’expérience dans un laboratoire. Je fais de très longues prises, qui durent en moyenne quinze minutes : c’est très long tant pour l’acteur que pour celui qui tient la caméra. J’aime que la caméra soit dans une forme de captation des choses, ce qui peut d’ailleurs faire surgir un malaise chez le comédien mais aussi chez le public. Je veux expérimenter les corps, chercher ce à quoi on ne s’attend pas. Cela vaut pour l’image comme pour le son : le son est lui aussi comme l’âme du film. Le film, en somme, est comme un être humain dont les personnages ne sont que des particules. La caméra est le regard de cet être humain, et le son est sa respiration.

Le fait que la perspective soit comme de surplomb produit une difficulté d’identification et de compassion : on trouve souvent que mes films ont une certaine froideur, même s’il y a des couleurs chatoyantes et que les corps sont montrés sans barrière. Cela est dû à ce recul, qui m’est important en ce qu’il préserve la liberté pour le spectateur d’entrer ou de rester sur le seuil. Je ne veux pas contraindre, et à cet égard je me sens proche de Lars Von Trier dans Nymphomaniac : il ne verse pas dans le bon sentiment ou le racolage. De la même manière j’aime que les gens soient libres face à mon travail. Pour cela il ne faut pas tout leur donner mais leur permettre de fournir des efforts intellectuels et émotionnels.

Le personnage d’Eve nous dit-il quelque chose de la manière qu’il convient d’exister pour une femme, c’est-à-dire comme sujet indifférent à toute cause d’aliénation, comme le désir de l’homme et l’injonction d’enfantement, et ce en toute innocence, sans ployer sous les dettes ?

Ma nature profonde est d’être réservée ; je me dévoile cependant dans mon film, au travers de couches et de filtres. J’ai grandi à la Réunion : une mère créole, qui a grandi dans une meute de sept garçons et qui s’est affranchie de l’éducation créole classique ; et un père qui a été élevé dans une parité totale par sa mère allemande. Ce faisant, j’ai grandi comme un petit garçon, au sein du lieu d’art contemporain. La plupart de ceux qui aiment et défendent mon travail sont des hommes : j’ai une haute estime des femmes qui n’a pas encore été bien comprise par celles-ci. Adam moins Eve interroge certaines choses : doit-on plaire à un homme et enfanter pour être heureuse ? J’ai trente-six ans et je n’ai pas envie d’être mère, ce qui fait souvent surgir le malaise autour de moi : on attend toujours des femmes qu’elles rendent raison de leur non-désir de maternité, et on les suspecte toujours d’être alors égoïstes ou narcissiques, tout en accusant de ne plus être désirables lorsque la maternité défraichit leurs corps Mais ne peut-on pas ne pas désirer être mère sans être pour autant salope ou conasse ? Ne peut-on pas échapper à cette culpabilité qu’on veut nous faire endosser ?

Dans Adam moins Eve, Eve est physiquement altérée, notamment au niveau des jambes et donc des ovaires. On peut douter de sa capacité à procréer : ce côté métallique montre qu’une partie d’elle est déjà partie ailleurs, est devenue bionique ou robotique. Est-elle encore en mesure de sauver l’humanité en créant une descendance ?

La relation d’amour entre Adam et Eve est intéressante : Eve ne s’en préoccupe pas. Quand bien même Adam la pourchasse et la supplie, quand bien même il lui signifie qu’il se meurt d’elle, Eve s’en affranchit. Elle rompt la chaîne qui les unit, mais sans violence. Eve est dans l’étape qui suit le féminisme : il n’est même plus besoin de se battre mais il suffit d’être qui on est. Il s’agit d’une belle indifférence : Eve n’est pas cruelle ou machiavélique : son insensibilité est droite. Eve n’a pas à se libérer : c’est pourquoi il n’y a pas de scène de séquestration dans la relation qui unit le prêtre à Eve, dans la mesure où cette dernière ne manifeste pas le syndrome de Stockholm. Eve a en quelque sorte la liberté dans son ADN, de telle sorte qu’elle continue sa route bien qu’elle soit tiraillée de toutes parts, par l’amour d’Adam et par le fantasme du prêtre qui ont des projets pour elle. Eve est une voyageuse qui passe tout en restant sur sa ligne. Elle n’a pas vraiment de souhaits, de désirs qui soient effectivement formulés, hormis celui de ne pas se faire attraper.

Elle essaie de rester insaisissable, non par orgueil ou par ambition mais parce que cela constitue sa nature. Elle l’est sans provocation, sans être un animal festif : il faut cesser de penser la liberté comme la culture du rock ; la liberté peut exister dans une forme de timidité et de réserve ; l’âme rock’n’roll peut être cachée à l’intérieur. La vraie liberté, c’est de ne pas désirer convaincre l’autre. Contrairement à Adam et au prêtre, Eve ne cherche pas à contraindre l’autre, à l’emmener vers soi. Elle se concentre sur ce qu’elle ressent, sans être submergée par le poids des influences du monde. Elle reste neutre.

Cette indifférence d’Eve est source de fascination et d’effroi pour les hommes. Eve a un pouvoir terrifiant. Je pense par exemple au prêtre qui est désarmé et ne fait pas d’elle ce qu’il pourrait. Il désire Eve tout en se défendant de son désir. Il s’agit de se demander si la sexualité doit accomplir les fantasmes ou s’il n’y a pas une forme de transcendance dans l’interdiction.

Eve me ressemble en ce qu’elle n’est pas une muse. J’ai toujours voulu être muse de moi-même. Je veux que les femmes se rêvent elles-mêmes et non qu’elles se rêvent à travers le regard d’un homme. Je n’ai pas envie d’être cet obscur objet de désir, ce qui n’est pas évident quand on a grandi dans le milieu qui est le mien. Ma mère a toujours été la muse de mon père. Je veux que les femmes soient leur propre sujet et aillent au bout d’elle-même, avec droiture. Cela n’a pas toujours été compris ; je n’ai peut-être pas trouvé les mots pour le dire.

Votre processus d’écriture semble très ritualisé : vous évoquez notamment une expérience de transe ou de possession, au cours de laquelle les personnages, tels des spectres, font effraction en vous par l’écriture automatique. S’agit-il ici pour vous de faire référence à l’étranger qui est en nous, l’Inconscient comme ensemble des pulsions individuelles et des archétypes collectifs qui nous travaillent de l’intérieur et à notre insu ?

J’ai des problèmes d’allergies et par conséquent je ne prends aucune drogue et n’expérimente rien. Néanmoins, depuis toute petite, j’ai la sensation d’être connectée (aurais-je dévoré un jumeau dans le ventre de ma mère ?). Mes films sont mûrement réfléchis et construits ; je suis quelqu’un de très carré. Mais au moment où j’écris ainsi qu’à celui où je filme, je suis dans l’ignorance, je loge dans l’inconnu. Mon écriture, nocturne, est automatique : le personnage est là et s’écrit lui-même. La seule chose que je sais, c’est qu’on m’emmène quelque part et que j’ai envie de savoir ce qui se trouve derrière le rideau. J’aime que mon écriture vienne de l’inconscient, peut-être d’un inconscient collectif : je crois que si on est sensible, on comprendra qu’on est une porte ouverte vers d’autres mondes. Déjà, quand je faisais de la recherche en mathématiques, je cherchais des variables qui n’existaient pas. Il faut avoir l’humilité de penser que l’on n’est pas absolument maître de son destin mais que nous sommes ouverts sur une altérité : d’autres personnes, qu’elles soient mortes ou vivantes, des étrangers connectés sur le même fuseau que nous.

Mon film est comme une personne vivante qui m’échappe totalement en ce qu’il est indépendant, ce qui me rassure paradoxalement : j’aime que le film se transforme, comme animé d’un instinct presque tribal. Si je tournais le film comme je l’ai écrit, alors cela ne servirait à rien : il lui suffirait d’exister en tant que texte. Je souhaite que le scénario ne soit qu’une étape pour que les personnages prennent corps et racontent une histoire inédite, qui évolue et se transforme. Un film est comme un enfant : on ne sait pas à quoi il va ressembler et il ne faut pas craindre les accidents. L’accouchement a lieu à la fin de la post-production : le gosse a alors la gueule qu’il a.

Pouvez-vous nous parler de votre dernier projet, Fornacis ?

Pour commencer à écrire, il faut d’abord se détacher du film précédent, sortir de l’engagement fusionnel qui nous liait à lui. Après un an de festivals, je me suis détachée d’Adam moins Eve ; je n’ai plus ce fluide amoureux. Je suis donc disponible pour une autre histoire ; il faut aussi attendre d’avoir quelque chose à dire. Les leitmotivs qui me hantent sont le corps de la femme, l’amour contrarié, la sexualité, la mort…J’ai du mal à m’en défaire parce que je n’ai pas encore su dire ce que j’avais à dire. Alors j’essaie de le redire, mieux, afin de trouver aussi son public ; j’ai le sentiment de ne pas encore être parvenue à être entendue par les femmes. Alors je continue à faire mes déclarations, mes cris d’amour, comme quelqu’un qui ferait la cuisine parce qu’il n’arrive pas à dire les choses avec des mots.

Mon nouveau film parle de l’amour plus fort que la mort. On se demande : comment rester connecté avec l’être aimé quand il est mort ? Dans mon film, la femme qui est morte est maintenue en captivité par celle qui reste. Comment ne pas se suicider après la mort de celle qu’on aime ? Peut-on résister à l’appel de la mort ?

On voit donc que Fornacis explore la dimension inverse à celle présente dans Adam moins Eve, puisqu’il s’agit ici de parler du choix d’aimer, et d’un amour total, démesuré, violent et possessif. Tandis qu’Eve s’affranchit de tout rapport à la possession, mon personnage dans Fornacis accepte avec une sérénité déconcertante la possession, sans s’y complaire de manière masochiste. A chaque fois que le fantôme entre en contact avec elle, elle tombe de plus en plus malade : pour elle, la gangrène qui lui gagne l’âme et le corps est comme une déclaration d’amour. La progression de la maladie est la progression de l’amour.

Propos recueillis par Clotilde Brière, le 14 septembre 2016