Chronique

Bienvenue en Absurdie

Tu as lu Manzi quand il a Ubu ? C’est sans modération

Une fille, un gars

Regards croisés sur le Roméo é Julièt sauce piquante qui ouvre la saison du Grand Marché. +++

Cette pièce est la proposition culturelle locale la plus populaire et la plus pertinente que j’ai vue depuis Il était une fois le théâtre grec, interprétée par Sylvie Espérance et produite par le Centre Dramatique de l’Océan Indien (étrange coïncidence).

Ubu Roi et moi et moi et moi correspond exactement à la formule théâtrale que j’affectionne, c’est à dire une forme sans prétention, sans gros budget, mais bourrée de trouvailles scénographiques faites de bric et de broc, divinement interprétée, inscrite dans un répertoire classique mais accessible à tous car transcendée par une langue créole impertinente.

À l’origine, Ubu roi est une œuvre de collégiens, écrite par Alfred Jarry et deux de ses camarades pour ridiculiser leur professeur, Monsieur Hébert. On retrouve totalement cet esprit de farce grâce à la réécriture potache et brillante de Jean-Laurent Faubourg et l’adaptation très très libre de cette œuvre.

La première partie de la pièce est un work in progress hilarant d’une troupe de trois comédiens amateurs qui se prennent très au sérieux pour présenter leur version foraine de ce classique. Jean-Laurent Faubourg, chef de ces trois saltimbanques empotés, rythme à merveille la narration en quittant la scène pour monter sur un promontoire d’otarie bavarde, haranguer le public et tenter de justifier les partis pris de mise en scène. Il est aussi parfait dans ce rôle de Monsieur Loyal que dans celui du Capitaine Bordure, militaire à la gestuelle hilarante. Il est à noter que nos trois gus interprètent une vingtaine de rôles, ce qui provoque des enchaînements de fortune, des ratés loufoques qui nous trimballent autant sur la scène que dans les coulisses. David Erudel, le roi Ubu (c’est lui sur l’affiche), est fascinant de justesse pour incarner le balourd crasse et le couple qu’il forme avec Virginie Bernard personnifie à merveille ces gueux perfides et attendrissants.

Ma seule réserve, c’est la durée de la pièce qui perd en rythme sur la fin, avec des répétitions comiques affichant moins d’intensité. Le raccourcissement de certains passages narratifs n’altèrera en rien la compréhension du récit, qui est secondaire selon moi, tellement la puissance foutraque de ces trois énergumènes prévaut.

Cette proposition de théâtre forain et gouailleur a tous les atouts d’une forme vagabonde qui devrait enchanter une volée de salles, d’espaces publics sur toute l’île et squatter la programmation de nos festivals de théâtre.

Manzi