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Boyz bann

So Watts, c’est le sixpack de bougs dans le vent qui fait twerker la capitale des DOM depuis deux ans. Aux Électropicales, ils vous invitent dans les bas fonds pour une soirée secrète réservée à l’élite.

En dehors d’une finale sur le cours central de Wimbledon, rares sont les moments, dans la vie d’un homme du monde soucieux des apparences, où l’on regrette de ne pas porter de bracelets-éponges anti-transpiration. C’était le cas, dit-on, le 23 mars, au Passage du Chat Blanc, nouveau point chaud de la culture électronique à St-Denis. En cause, la surchauffe sudoripare provoquée par une poignée de lascars alignés derrière une barrière d’ordinateurs défoncés aux stickers, et affublés de blases diversement lisibles : Pskrgd, Cszyz, Boogz, Da Skill et Fluidz. Non, il n’y a pas de fautes de frappe.

De toute façon, si vous êtes gêné par ces graphies barbares, c’est que vous êtes sans doute déjà trop vieux pour venir danser aux soirées du gang, devenu en deux ans le quintette incontournable de la bass culture sauce 974, et dont les soirées sont courues, notamment, par les 18 - 25. Des Électropicales, où ils reviennent cette année pour la 2e fois, à la dernière édition du REG en décembre dernier, aux afters du Tempo début mai, aux nuits Alternative du Mahé à St-Denis, ils sont partout, mais rarement au complet. En fait, le crew est modulaire. Il fonctionne un peu comme les Power Rangers : cinq individus dotés de facultés distinctes qui peuvent se combiner pour augmenter leur efficacité. Aux commandes de leurs machines, quand ils sont réunis, les Power Rangers forment un robot géant appelé le Mégazord ; la So Watts rassemblée, elle, donne plutôt un méga dézord. C’est ce qu’a une nouvelle fois pu constater, depuis le dancefloor le 23 mars dernier, le 6e homme de la bande, que l’on aperçoit sur les photos de la soirée qui circulent sur le net, le visage fendu d’un sourire ravi, au milieu d’une forêt de bras, de casquettes, de jambes et de fesses : « C’était assez dingue. Il n’y avait plus de places par terre sur le dancefloor, le bar était blindé. Du coup on va où pour bouger ? Les filles ont grimpé sur ce qu’elles ont trouvé. On a eu des cris, des meufs ont twerké sur la table…  »

PSKRGD

Autres alias : Psykorigid, Psycho Baba, Moufia

Véritable identité : Dominique Iva
Naissance : 19 / 10 / 1973 à Montreuil-Sous-Bois (93)
Profession : Graphiste

Bio : Derrière cette barbe de patriarche malbar se cache l’incarnation du gayar de Moufia. Né de parents exilés en Métropole, revenu à St-Denis à l’âge de huit ans, il commence à jouer du séga et les succès des salons bals avec son grand-père dès la puberté. À 16 ans, il monte un groupe de punk. En 2000, il sent que l’avenir est dans les machines, lâche les guitares et commence à bidouiller les ordinateurs sous le nom de Psychorigid.

Spécialité : Les poils de sa moustache sont de puissantes antennes capables de détecter la moindre vibration kuduro, afrotrap ou moombah jusque dans les pires soupes mainstream. Quand un humain normal se bouche les oreilles, Psychorigid entend le remix, et sa botte secrète est le rework afro-improbable de tube pop.

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BOOGZ BROWN

Autres alias : Boogie

Véritable identité : Yannis Nanguet
Naissance : 01 / 03 / 1983 à St-Denis
Profession : Artiste

Bio : Imposant et taiseux, avec sa barbe, ses colliers et son regard magnétique qui ne se dérobe jamais, Boogz a des airs de sorcier malgache du futur. Moitié du duo plastique Kid Kréol & Boogie, rencontré pendant leur cursus aux beaux-arts du Port, il partage sa vie entre leur atelier à la Cité des Arts, des résidences, quelques voyages, et la musique.

Spécialité : S’il mixe depuis 7 ans, Boogie compose depuis 99, et crée des ambiances tropicales atypiques entre trips spirituels et gros rythmes pétés. C’est le chamane de la tribu, l’homme à la vision, le mec qui capte les fréquences de l’au-delà.

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FURIBONDERIE DIGITALE

Dr Stew, plus connu par son prénom, Steven, est l’homme de l’ombre, le cerveau de l’opération So Watts. Il joue rarement, uniquement du vinyle, mais c’est lui qui a recruté les membres du collectif, et qui organise les dates. En 2013, c’est derrière le comptoir du magasin de sapes street branchées qu’il tient rue Jean Chatel, So Hype, qu’il a eu l’idée de former la team. « Au magasin, je vendais des fringues que tu ne trouvais pas ailleurs à la Réunion. Et si tu ne t’habilles pas comme tout le monde, tu n’écoutes pas la même musique que tout le monde. On a commencé à organiser des soirées avec quelques camarades juste pour le plaisir de passer les sons qu’on aimait bien. Et j’avais des clients, surtout les jeunes, qui passaient au shop pour me dire qu’ils avaient adoré, que c’est le genre de musique qu’ils écoutaient dans leur chambre, et que ça faisait de bien de pouvoir aller en soirée avec leurs potes pour danser ensemble sur ces sons-là. J’en ai conclu qu’il y avait un besoin. So Watts est né pour le satisfaire. »

Mais de quels sons parle-t-on ? Jersey, kuduro, reggaeton, afro-trap, dancehall, hip-hop ou même zouk électronisés : tous les sous-genres de la musique électronique nés de la rencontre, dans les ghettos de l’hémisphère sud, des synthétiseurs et des rythmes populaires. Des musiques spontanées, décomplexées et ultra chaudasses qui détonnent dans l’univers froid de la techno. Nées dans les années 2000 dans des pays comme le Brésil, l’Argentine, la Jamaïque, l’Angola ou l’Afrique du Sud, ces nouveaux genres ont vite conquis une génération déterminée à s’approprier les codes de l’électro pour produire sa propre culture. Rendue possible par l’explosion du web et la modestie des moyens de production nécessaires (un ordinateur et des connaissances techniques minimales suffisent pour s’y mettre), la furibonderie digitale qui enflamme le tropique sud attire depuis quelques années une attention grandissante. Psykorigid, doyen de la So Watts et vétéran de la scène réunionnaise, commençait juste à lever la tête quand Steven l’a contacté pour intégrer le crew : « Quand j’ai rencontré ces gars-là, je commençais à me mettre un peu à la trap. Je sentais qu’il y avait un truc qui se passait. Mais là avec eux, j’ai vu l’avenir, et je suis rentré dedans à fond. Au-delà du plaisir de jouer avec ces mecs, j’ai vu vers quoi il fallait que je parte pour moi-même. »

CSZYZ

Véritable identité : Stéphane Cize
Naissance : 05 / 07 / 1989 à St-Denis
Profession : Étudiant aux beaux arts

Bio : Si son blase ressemble à une très mauvaise pioche au Scrabble, c’est parce qu’il fait référence aux origines polonaises de son véritable patronyme (Cize), mais avec une faute, puisque le nom original était simplement Czyz. Vous n’avez rien compris ? Visiblement lui non plus. Au lycée, faute de dispositions pour l’orthographe, ce garçon un brin désinvolte s’oriente logiquement vers le rock. En 2009, il se met aux platines, et fonde plus tard avec Flow Di le tandem Do Moon, qui devient l’un des fers de lance de la vague afro house à La Réunion.

Spécialité : Tout groupe humain se doit d’abriter en son sein une sorte de bellâtre boudeur au verbe fleuri d’injures. Un rebelle ténébreux perpétuellement las qui, entre deux bâillements, glisse des vannes tranchantes, et cultive une nonchalance et un talent aussi agaçants l’un que l’autre. Un genre de dandy, si vous voulez. Dans la So Watts, c’est Cszyz, maître des ambiances afro house élégantes et des rythmes latino.

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DA SKILL

Véritable identité : Danny Cannaguy
Naissance : 16 / 01 / 1993 à St-Denis
Profession : Sans emploi fixe

Bio : Issu de l’underground hip-hop de St-Denis, Da Skill a commencé très tôt à se frotter aux platines et au scratch, mais aussi au breakdance et au parkour. Proche du crew New Gravity qui cartonne depuis un an avec le spectacle Emergency, il passe du son pour les crews de danseurs, s’active dans une asso, et affûte ses Technics de combat.

Spécialité : Le cadet du crew est aussi le dernier arrivé. Recruté par le Dr Stew pour compléter un arsenal So Watts « conçu pour faire mal avec des basses », ce jeune athlète concentre la puissance physique d’un casting manifestement peu sportif. Non seulement il est le seul à savoir danser correctement (il est aussi B-Boy), mais il est en plus « le maître du scratch », l’homme qui improvise aux percus sur son synthé en live, le performer turntablist.

GARAGE HERMÉTIQUE

Ce qui fait l’originalité de la team So Watts à La Réunion, et sans doute aussi son succès, c’est qu’elle parvient à réunir deux univers qui, le plus souvent, ne se rencontrent pas. D’un côté, la scène électro et culturelle officielle, un peu intello (on pense au fameux mantra des Électropicales : « parabolèr des musiques électroniques »), qui ne jure que par le pointu, la quête d’originalité non commerciale, aime les choses parfois marginales ; de l’autre, toute une génération qui, à La Réunion, pète une durite au premier son de Kaf Malbar, aime la sape et la conso, écoute NRJ et s’intéresse plus à ce qui se passe sur l’Instagram de Major Lazer qu’aux projets d’album de Danyèl Waro. Chacun à leur manière, les membres du crew résolvent cette tension. Prenez par exemple Cszyz. Membre actif du duo Do Moon, protégé des Électropicales et repéré par Libération, ce garçon peut aussi bien composer des hommages à Alain Peters, sampler un maloya de Mélanz Nasyon, ou balancer un rework du dernier Rihanna qui tourne sur la FM : « La So Watts, c’est une base très pop et fun, parce que c’est ce que les gens demandent. Après là-dessus, on bat notre sauce bassin sud. C’est-à-dire qu’on glisse des choses plus recherchées, des éléments de live qui viennent de nous, et des influences plus ghetto, tropicales. » L’ambiance est assez simple à visualiser, et d’ailleurs la bande en a fait un motif récurrent de sa com illustrée : une paire de fesses moulées dans un mini-short fluo, en plein twerk.

FLUIDZ

Véritable identité : Clément Chartier
Naissance : 05 / 07 / 1989 à St-Denis
Profession : Étudiant en infographie 3D

Bio : Fluidz a une tête d’enfant de chœur et la scolarité en école catho qui va avec, à Maison Blanche, dans les hauts de Saint-Paul. Il est le seul non-Dionysien du crew. C’est aussi le seul qui a une formation musicale académique et des années de guitare classique derrière lui. Une bonne éducation et des heures à répéter Jeux Interdits, tout ça pour finir DJ dans les bars et faire des vagues sur Soundcloud avec un edit de String Color : quel gâchis pour ses pauvres parents !

Spécialité : Fluidz est un peu le lapin coupeur de têtes des Monty Python : il paye pas de mine, il a l’air mignon, et tout d’un coup il fonce sur vous et vous arrache la tête avec les dents. Sous ses airs frêles, Fluidz est l’un de ceux qui posent les sons les plus teigneux, en passant hip-hop, trap et dancehall dans un turbo électronique d’où ils ressortent trapus, et bien vénères..

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DR. STEW

Véritable identité : Steven Vair
Naissance : 26 / 07 / 1986 à Château-Thierry
Profession : Commerçant

Bio : Ce fan de vinyles monte des groupes de rock au lycée (avec Cszyz notamment) avant de commencer à mixer. Il y a quelques années, il prend le pari d’ouvrir à St-Denis une petite boutique de fringues pour distribuer des marques street encore introuvables dans l’île : t-shirts Kulte, pompes Boxfresh, collection WESC. Très vite, à So Hype, il expose et collabore avec les valeurs montantes du street art local, et l’échoppe minuscule devient un point chaud de la nouvelle street culture chébran à La Réunion.

Spécialité : Steven est le seul de la bande à savoir détacher proprement un chèque du talon en suivant les pointillés. Il faut dire qu’il est aussi sans doute le seul dont le chéquier n’est pas en bois. Mais c’est parce qu’il a du flair pour les bons coups, une âme d’entrepreneur, et le don de rassembler la bonne équipe pour le bon job. C’est le cerveau du braquo, le Hannibal des Bacchanales.

Désormais bien incrustée dans le paysage, la couvée du Dr Stew fait le plein à chacune de ses soirées au complet, organisées tous les deux mois – pas plus, pour éviter de lasser. Next step, l’export, avec des dates en négo à Maurice et des rêves d’Inde, d’Afrique du Sud ou d’Angleterre pour échanger avec des musiciens d’autres pays. En attendant, les Vengeurs du dancefloor seront l’attraction principale du nouveau concept des Électropicales : la soirée Garage Hermétique. Pour avoir le privilège d’être invité à cette « secret party » dont le lieu ne sera dévoilé qu’au dernier moment (probablement un parking souterrain, ambiance bas-fond cyberpunk, canalisations rouillées et néons vampires), il faut être titulaire d’un pass 3 jours, et lâcher quelque 45€ (seulement 35€ si vous êtes étudiant). Comme toujours, il se trouvera des gueux pour crier à la gabelle, à la saignée, et au larcin, alors rappelons que ça fait 15€ la soirée pour voir en tout près de 40 artistes. À titre de comparaison, comptez de 12€ à 20€ pour entrer un soir au Rex Club à Paris et voir un ou deux DJs. Voilà, maintenant que vous avez été bien relou à me faire parler d’argent alors que je tentais de vous décrire une expérience urbaine imprévue, cracra et sexy, avec un groupe de mecs qui savent vraiment faire transpirer les filles, je boude et prends congé en vous laissant trouver vous-même une chute (de reins) qui vous convient.

François Gaertner