Portrait

Rencontre avec Karl Hungus

Brasseur de grooves

Il est partout. Avec ses sets à base de perles analogiques de brocanteur, Karl Hungus est devenu en 3 ans le DJ tout terrain préféré des programmateurs de l’île. Avec quelques compagnons fouisseurs de black music, il lance au Kabardock un nouveau rendez-vous : les soirées What’s up dock ? Rencontre.

"Quand tu galères, quand l’ambiance ne prend pas, que les gens ne viennent pas sur le dancefloor, il y en a un sur qui tu peux toujours compter, c’est James Brown." Karl Hungus a ses moments de faiblesse comme tout le monde, et quand rien ne va, il sait qu’il peut toujours compter sur l’increvable JB. Mais quand tout se déroule selon le plan, il y a des chances que vous dansiez comme un furieux toute la soirée avec votre smartphone en mode Shazam levé devant vos yeux comme un compteur geiger pour tenter de capter les titres des mystérieuses bombes radioactives qu’il balance avec son grand sourire secoué d’avant en arrière sur le rythme du beat. Et le plus souvent, Shazam ne connaît pas non plus.

Il faut dire que ce trentenaire barbu et sympathique pratique la technique aristocratique du rare groove : parvenir à faire cramer la piste en exhumant des oubliettes de la black music de vieux morceaux méconnus que les vrais, ceux qui ne trichent pas, vont chercher à la mano dans la poussière qui s’accumule au fond des bacs de brocante. De la pépite introuvable de tonton obsédé qui engloutit des mois de salaire pour remplir des étagères de 45 et 33 tours serrés comme les fesses Nicolas Sarkozy quand elles regardent les vilains dossiers qui leur collent à la peau. Et à ce jeu-là, à La Réunion, c’est lui le patron.

Résident de la Funky Terrasse des Récréateurs jusqu’à leur fermeture ce mois-ci, invité régulièrement dans tous les bars de l’île, il a aussi ramassé le budget Sakifo, où il squatte à la fois la scène sur la plage et le salon VIP, envahi à plusieurs reprises le Palaxa et plus récemment, il a noyauté le
Kabardock, où il a fait la première partie de Wax Tailor, où il est désormais résident. "J’ai toujours eu beaucoup de chance…", dit-il simplement en rougissant un peu quand on lui fait remarquer que depuis son arrivée à La Réunion, il y a trois ans, il pique tous les boulots dans la place. "Rhô non faut pas dire ça ! Mais oui, disons ça se passe bien."

Et à partir de ce mois-ci, il organisera en plus dans la SMAC portoise une fête semestrielle baptisée What’s up dock ?, dédiée aux musiques noires, avec quatre copains et à chaque fois un invité de marque : "Ce qu’on voudrait réussir à faire, c’est proposer un univers complet, musical et visuel, cohérent. Le sous-titre de la soirée, c’est : ’Musiques noires krazées pilées’, et l’idée c’est de couvrir tout le spectre de la black music, funk, reggae, disco, afrobeat, Caraïbes, la totale. Les autres DJs sont Black Ben et Kwalud, et il y a un VJ, Pierre Moulin. Chaque fois, il y aura aussi un graffeur qui aura carte blanche pour faire ce qu’il veut et un invité spécial venu de l’extérieur. Pour la première, ce sera DJ Soulist, le créateur de la plus grosse soirée dédiée aux grooves noirs, funk, hip-hop et disco à Paris, la What The Funk. Ça fait plus de 10 ans qu’elle existe, ce qui pour ce genre de soirée est juste inimaginable !"

Karl Hungus souffre clairement du syndrome du DJ. Quand il nous raconte tout ça avec l’emportement caractéristique des passions dévorantes, il est debout devant ses platines dans la pièce qu’il a, chez lui, consacrée à la musique. Étagères chargées de galettes et de tourne-disques portables Ficher Price, pochettes de 45 tours collées aux murs, matos ruineux, il passe vite d’un objet à un autre avec une
ferveur qui ne fait que monter, et zappe les morceaux toutes les 30 secondes : chaque son en amène un autre, chaque jaquette est plus phénoménale, chaque rareté plus précieuse.

Break impensable sur un vieux 45 tours de séga-disco, intro groove imparable sur une bande originale de film, reprise méconnaissable de Summertime par un combo latino sorti de nulle part, voix soyeuse d’un obscur crooner du rocksteady, ambiance futuriste sur une collection de gimmicks enregistrée en 81 pour habiller des émissions de TV, rythme électro précurseur sur une BO de porno vintage : les pistes fusent dans le désordre au fil des associations d’idées, et il faut un moment pour voir qu’il y a, dans l’apparent désordre de l’accumulation, un fil directeur : plus c’est lointain, plus c’est inattendu, mieux c’est. "Le feeling, quand tu arrives à faire danser des gens sur une musique qu’ils ne connaissent pas, c’est hyper gratifiant !"

C’est la quête sans fin du collectionneur, une besogne monstrueuse qui exige un dévouement total. Brasseur de métier, Karl Hungus passe 35 heures par semaine à faire couler la bière, et quand il débauche, il entame son 2e turbin : jusqu’à 35 heures de plus à trier des disques, construire des sets, et composer les instrus qu’il signe sous autre pseudonyme, Uli Kunkel. "Paid the cost to be the boss" : en son temps, dans un tube intitulé The boss, James Brown chantait déjà qu’on ne devient pas le patron sans en payer le prix, celui du travail. Comme quoi, quand un journaliste a des moments de faiblesse, comme tout le monde, il peut toujours compter sur James Brown pour trouver une chute à son papier.

Texte : François Gaertner
Photos : Freddy Leclerc