Interview

Mise au poing avec Lindigo

C’est qui le patron ?

Après une décennie aux commandes de Lindigo, Olivier Araste s’apprête à sortir un 5e album pour répondre aux critiques faites au groupe depuis ses débuts, et mettre enfin tout le monde d’accord. Milé sèk milé : la bombe de cette fin d’année.

"Attention, ici c’est Paniandy City les gars ! Néna Batman, néna Joker, néna tout’ !" Sourire chaleureux, lunettes noires vissées sur la tête, débardeur Coq La Kour rouge comme un portail malabar, savates à l’ancienne qui râpent le trottoir où nous croisons quelques figures originales du quartier, Olivier Araste nous conduit à travers le petit pâté de maisons de Bras-Panon où il est né, jusqu’à la kaz momon. Il doit nous y faire écouter, sur une petite enceinte portable, les morceaux de Milé sèk milé, son nouvel album qui sortira à la fin du mois pour fêter les 10 ans de son groupe, Lindigo. Dans sa démarche, toujours cette égale et nonchalante décontraction. Dans la besace qui tombe au flanc de son ample carcasse, à côté d’une tablette tactile, un sachet contient le morceau de pain, le chocolat Kohler et la bouteille de Caresse Créole parfum tangor dont il compte faire son petit-déjeuner. Et dans son cœur, une colère qu’on ne pensait pas, en arrivant, trouver là.

Il y a trois ans, la sortie de Maloya power a donné un énorme coup d’accélérateur à la carrière de Lindigo. Fruit d’une rencontre explosive avec l’accordéoniste et arrangeur Fixi (Java, Winston McAnuff), ce 4e album cascadeur rompait avec les canons du maloya, dérivait par moments vers l’afrobeat ou s’enfonçait dans des transes mâtinées d’un dub bricolé au balafon, et voyageait loin au-delà des territoires explorés jusque-là par la tradition. Cette percée visionnaire a propulsé Olivier Araste et ses septs camarades dans une dimension nouvelle, dans le top des ventes jusqu’en Allemagne, et sur les scènes du monde entier. Vue de loin, de photos sourires postées depuis New York en exclamations réjouies sur la page Facebook du groupe, la belle histoire de l’explosion internationale donnait l’impression ravissante de voir la bande de Paniandy prendre un pied total dans le rôle de messagers globe trotters d’un maloya terrien et festif, dépoussiéré et fédérateur.

Maloya kanyar

Mais le succès n’arrive jamais seul. Il traîne partout son escorte de couleuvres, parfois difficiles à avaler. En France, l’audace de Maloya power place vite Olivier face à des "connaisseurs" – il prononce le mot avec la moue du pédant sourcilleux – qui contestent la légitimité de sa musique : "C’est bien joli ce que vous faites, mais ça n’est pas du maloya…". Doucement, la même petite musique pernicieuse s’invite jusque dans les louanges que leur adressent les grands festivals, où Lindigo est annoncé comme "le groupe qui fait bouger les popotins". Comme s’il n’y avait rien derrière : pas d’histoire, pas d’esprit, pas de combat, juste des fesses aux rondeurs exotiques qui s’agitent en rythme. Le souvenir de cette époque arrache à Olivier un soupir où l’exaspération le dispute à la lassitude.

"Milé sèk milé, sé in lalbom ke moin lavé bésoin fé. Moin navé in nafèr pou di, té i falé ke mwin té di." Dans son cœur gros, l’accueil ambivalent de Maloya power rejoint la rumeur des reproches adressés au groupe depuis sa création : l’emploi du malgache, l’élan festif débridé, l’ambition populaire, les musiciens trop nombreux, la fantaisie avec laquelle il passe d’un mode à l’autre, de la tradition au métissage, ses accointances avec la scène dancehall, le sacrilège de placer sur scène une musique et des costumes qu’on accepte mal de voir sortis du cadre cérémonial, et surtout la faiblesse des textes, parfois simplement constitués de deux mots scandés. "Kan nou la komans fé konsér, nout maloya té mal aksèpté. Domoun té i pans sa maloya kanyar, sa la mizik kabar popilér, kabar bèz-la-rak ! Na domoun té di anou, nout tèks té pa bon, nou té i fé pa asé poézi. Amoin mon maloya i sort dann kann ! Mon tonton, mon granpér, kan banna té dann karo, té i fé pa poézi, té i rod pa fé la lang. Kan banna té i sant, té pou domann zansèt dans èk zot. La mizik pou dansé, pou ginye la fors, pou trouv la zoi. Zordi touzour sé sèk mi fé. Milé sèk milé !"

Foutan fonnkér

Milé sèk milé est donc une mise au point, une réaffirmation déterminée de l’identité populaire et plurielle du seul groupe réunionnais capable de réconcilier les marmays à la page de la nouvelle street kréolité dancehall, et les arbitres du bon goût qui président aux destinées des institutions culturelles. Et à la première écoute, sous le pied de letchis de la cour familiale de Paniandy, derrière le bruit d’un poing qu’on tape sur la table, il nous a bien semblé entendre un nouveau grand disque. Pied-de-nez au pied de biche, cet album frondeur reprend à son compte l’impertinence têtue de Cocteau : "Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi". Chaque affront est ici lavé dans le son, par une réplique mordante lancée avec l’obstination, l’ironie et le panache d’une geste mousquetaire.

Vous trouvez que Lindigo n’est bon qu’à faire bouger les fesses ? En veux-tu, en voilà, maloya dancehall faussement écervelé vous envoie gentiment balader. Vous n’aimez pas leur exploitation des traditions malgaches ? Fumba gasy enfonce le clou. Vous contestez l’authenticité de leur musique ? Lindigo enregistre La kaz amwin, un morceau capté en direct lors du kabar annuel bouillant organisé chez lui par Olivier. Vous raillez la pauvreté de son vocabulaire ? Il se lève un matin à l’aube, prend son stylo et vous adresse ce poème : "Koz dan mon do, Koz ek mon boyo…" Et surtout, vous n’aimez pas les libertés que Lindigo prend avec le maloya ? Ils rempilent avec Fixi aux arrangements, récupèrent deux vieux synthés pour ajouter des basses, et invitent l’hallucinant saxophoniste Guillaume Peret pour pousser encore plus loin leurs expérimentations sonores. Et c’est là, dans cette course en avant, que Lindigo tient son triomphe.

Pygmalion

Car les boutades revanchardes, ça va bien deux minutes. Si derrière, la musique peinait à bâtir une vision d’avenir, Milé sèk milé serait condamné à tourner en rond dans la futile rumination des ladilafé. Dès les premières notes, on est rassurés d’entendre qu’Olivier a eu l’ouverture d’esprit et le flair avisé de poursuivre sa collaboration avec le trublion voyageur de l’accordéon, Fixi. C’est lui, le mécano génial qui avait transformé le rouleau compresseur scénique Lindigo en bolide discographique sur Maloya power. C’est encore lui, aujourd’hui, qui par ses conseils et son écoute, hisse le groupe vers de nouveaux sommets : "Moin la bézoin in moun kom Fixi. Si ou travay touzour èk lo minm moun i koné maloya, toultan out lalbom i va sonn parèy. I fo ou rouv out léspri inpé, fé avans la mizik. I fé lontan ti flér la fané. Zordi domoun va di : bé kwé i fé Lindigo, mèt sinté bass èk maloya ? Domin ou va komans antann lo son sinté a droit a gos... " Éminence grise à l’influence diabolique et arrangeur finaud, Fixi guide le groupe dans ses incartades sur les sentiers broussailles de la nouveauté, encourage les poussées de fièvre improvisées d’Olivier, qui se met même par instants au rap, et ajuste les potards, avec la complicité de l’ingénieur Brice Nauroy (Lo Griyo), pour trouver le son juste, un cocktail de roots brut et d’effets mesurés, de trip par moments quasi-électronique et de transe tellurique.

Enregistré sur le vif, dans une cour, avec les roulérs posés à même la terre, ce disque contient toute l’urgence d’une musique viscérale : "An troi jour, nous la poz linstriman, bèz en live, BAM BAM !". Olivier plaisante, sourit, ponctue les onomatopées d’atémis kung-fu rigolards. Mais le geste rappelle qu’avant de passer dans les mains d’un arrangeur, Lindigo est une machine puissante et huilée comme un moteur de camion. Leader autoritaire d’une bande mise en coupe réglée, il se réclame d’un esprit besogneux qui n’est pas sans rappeler l’âpreté du parrain de la black music, James Brown, version karo kann : "Kan mi koup mon karo, explique-t-il, soudain plus bourru, mi koné i fo mi transpir pou ginye mon voyaz kann ! I fo ou transpir pou ginye out pin. Kan nou zwé, nou zwé. Nou lé pa la pou kas-lé-kui, pa la pou mayé." Des valeurs terriennes, ouvrières, combatives, qui forment le socle sur lequel Lindigo a fondé ses 10 ans de carrière, et qui ancrent ce 5e album dans une tradition finalement politique.

Manioc on the dancefloor

Bon marsé i kout sér, c’est l’une des chansons sur lesquelles reposent ce nouvel album. Un titre qui emprunte à la sagesse populaire, ce bon sens paysan qui ancre Olivier dans une tradition d’où les connaisseurs sourcilleux ne pourront jamais l’arracher. "Tout ce qui est facile se paye" : dans une succession de prix exorbitants posés sur un rythme emprunté à Fela, Olivier déroule la liste de courses et d’obligations imposées au consommateur. Sur le refrain, un chœur en écho rappelle "la morale de cette histoire : La Rényon united." Derrière cette litanie de la vie chère, il veut voir un appel au rassemblement pour un retour à la Terre, à l’essentiel. Pour lui, le salut se trouve dans le travail, quotidien et difficile, pour assurer une subsistance émancipée des fausses commodités du consumérisme. "Mi plant touzour inn ti pié maniok dann la kour. Po moin, lé sinbolik : si domin bézman la po pété, mi ginyar touzour mon manzé."

Pêche, chasse tang, coupe canne, travail acharné, maloya radical, ouverture à l’autre, à toutes les musiques, intelligence très actuelle quand il s’agit de professionnaliser sa musique, énergie ancestrale quand il s’agit de la jouer : Olivier incarne des valeurs en grand écart, un pied enraciné, l’autre qui se ballade entre demain et l’ailleurs. Pris dans leur ensemble, ces 12 nouveaux morceaux ne sont pas simplement une mise à plat du style Lindigo, mais un manifeste pour un maloya populaire qui ne recule devant rien, aucune frontière, ni personne. Assis sur une vieille chaise bancale dan la kour momon, Olivier Araste nous montre sa main. "Pou sak albom Lindigo, mi ferm in dwa. Milé sèk milé, sé lo 5e. I ferm lo pwin." Il serre sa main tendue avec fierté. "Milé sèk milé, sé in pwin fermé."

François Gaertner / Photos : Freddy Leclerc