Cinéma

Avant-première

C’était pas ma guerre

Premier long métrage d’animation entièrement réalisé à La Réunion, Adama est un voyage magique à travers l’Afrique et les décors d’une France ravagée par la Première Guerre Mondiale.

Inspiré par l’histoire du dernier tirailleur africain de la Der des Der, Abdoulaye N’Diaye, recueillie juste avant sa mort par son petit fils puis transmise au scénariste Julien Lilti, Adama retrace la quête d’un jeune garçon qui part de son village natal en 1916 pour retrouver son frère, engagé dans la force noire et perdu dans le no man’s land de Verdun. Un récit d’apprentissage où la magie des griots rencontre l’Histoire, et dont l’un des multiples mérites est de renverser l’axe des représentations, en posant sur le champ de bataille européen mille fois assailli par la fiction occidentale un regard poétique traversé par une mystique africaine, mais aussi par un sous-texte politique où l’histoire coloniale du 20e siècle rencontre l’actualité tragique des crises migratoires en cours.

Pourtant, Adama n’est pas un pamphlet de plus sur le sort des indigènes embringués de gré ou de force dans les guerres du colonisateur ou trompés par les mirages de l’exil, mais tourné avec les moyens et les codes d’un film de guerre essentiellement américain. Le réalisateur Simon Rouby et sa tribu déploient un imaginaire cinématographique vraiment métis. Ils proposent une synthèse entre, d’un côté, l’efficacité d’une fiction grand public où l’émotion fournit au spectateur un fil directeur familier, rassurant, et de l’autre les libertés poétiques d’un cinéma d’animation expérimental qui se bricole une esthétique atypique, qui cherche toujours les moyens de construire des images singulières.

Retranchée à La Réunion pour toute la durée d’un tournage passé en groupe serré, chose rare dans l’industrie du dessin animé où la production s’éclate le plus souvent entre des sous-traitants éparpillés sur la planète, l’équipe du film a pu intégrer le processus créatif très planifié de l’animation la possibilité de l’accident, de la surprise. Dans les paysage d’un décor impressionniste construit comme une succession de tableaux, des personnages en 3D dont les têtes ont été sculptées dans l’argile s’animent avec une lisibilité parfaite. La surface la plus vivante et la plus magnétique du film est d’ailleurs le visage de son héros, Adama, où l’émotion se concentre avec une intensité d’autant plus frappante qu’elle ne passe jamais par un jeu d’expressions exagérées.

L’autre point d’incandescence du film est bien sûr sa dernière partie, climax visuel mitraillé où l’enfer des tranchées explose en jets d’encres et en volutes de terre bombardée, résultat d’un bricolage génial à partir de sables et de fluides ferreux magnétiques filmés en aquarium qui donne au panorama asphyxiant d’une plaine ravagée par le gaz moutarde une qualité proprement hallucinatoire, presque psychédélique. La fin d’un voyage qui propulse ce conte historique vers son dénouement merveilleux, dont votre lecture dépendra de votre réponse à la question qui traverse l’ensemble du périple : préférez-vous croire au métal froid des Nassara, ou à la magie des griots ?

Entièrement tourné dans les studios Pipangai avec le soutien de l’Agence Film Réunion, le film sort aujourd’hui à la Réunion, une semaine avant une grosse sortie en France sur 200 copies.
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François Gaertner

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