Rétrospective

Chassol inclusive

Samedi soir, chose rare, lékip L’Azenda était au grand complet pour assister au concert de Chassol, au K. Micro couloir pour tester les sons de nos cloches : fallait-il y être, ou pas ?

C’est sans doute une première. En arrivant au K, où j’avais choisi de me rendre à la dernière minute, j’eus la surprise de retrouver la plupart des personnes qui, dans son histoire récente du moins, ont contribué à faire de L’Azenda le plus grand des petits magazines, dont quatre membres toujours en activité : Antoine, dernière et vaillante recrue et fin spécialiste de cette chose effrayante que vous, les jeunes, n’appelez sans doute déjà plus « le web » ; Sandrick, pépère fondateur, grand timonier tentaculaire colmateur de brèches ; Zerbinette, éplucheuse littéraire qui dans la vraie vie est par trop coquette pour apparaître en public avec ses lunettes ; et bien sûr l’inévitable Manzi, dont les multiples clones se répartissent les buvettes pour envenimer simultanément l’ensemble de l’activité culturelle nocturne à La Réunion, chacun transportant avec lui une partie du système nerveux central. Je fus, je dois le dire, moins surpris de les voir qu’eux ont du l’être de m’y croiser, puisque je ne sors jamais de chez moi afin de vous proposer un regard tout à fait impartial sur les spectacles que je ne vois pas.

Que se passait-il donc pour que nous soyons tous réunis au même endroit, au même moment ? Funeste conjonction des planètes ? Open bar, élection de miss bikini et couscous gratuit ? Encore mieux, messieurs dame : Chassol. Ce drôle de compositeur assez peu connu du grand public et que nous avions choisi de placer en couverture le mois dernier, avec son concept d’ultrascore

Cette réunion inopinée était l’occasion idéale de vérifier si nos violons sont bien accordés, et j’ai donc demandé à chacun de me dire ce qu’il avait pensé de cet étrange docu-concert intitulé Big Sun, où Christophe Chassol joue en direct une bande son composée pour les images qu’il est lui-même allé filmer dans sa Martinique natale. Un spectacle que j’ai, pour ma part, trouvé brillant, gonflé et drôle. Gonflé parce que Chassol ne prend aucune précaution documentaire : il n’hésite pas à détourner, remonter, mettre en scène et jouer avec les images filmées pour servir sa musique. Bien qu’il cite dans son œuvre certains ethnomusicologues, Chassol a une démarche presque contraire à la science. Il ne s’oublie jamais, ne cherche pas à dresser un portrait exact des lieux qu’il visite. Il fait ressortir les instants qui l’ont marqué en dehors de toute prétention objective, parfois simplement parce qu’il les a trouvés marrants, sexy, tripants : déhanchés imparables et costumes foireux croisés au carnaval, a capellas dancehall saisis la nuit dans un parc, phrases volées à des mamies au marché… La réalité devient une simple grille d’accords sur laquelle Chassol s’amuse à composer.

Sandrick, lui, explique les choses de manière beaucoup plus simple : « À la frontière du ciné-concert à l’ancienne et de la post-prod live du film de vacances, le concept de Chassol intrigue d’abord, puis te décolle peu à peu les yeux et les oreilles, au fur et à mesure que tu te laisses emporter par les boucles de ses vidéos, de ses pianos et de son fantastique batteur.
L’inégalité des séquences comme des rythmes ; tout autant que les univers très différents des deux concerts – l’un ambiancé aux Antillais, l’autre avec des Indiens planant bien – fait parfois retomber l’enthousiasme. Mais dans l’ensemble, des soirées comme ça, j’en redemande. »

Zerbinette, en revanche, ne voit pas où se situent les inégalités. Sollicitée comme les autres, elle demande si elle peut citer Shakespeare, puis tranche d’une phrase nette : « Chassol ? Pour ma part, zéro émotion. Beaucoup de bruit pour rien. »

Il est vrai que le dispositif sur scène peut ne pas fonctionner pour tout le monde : Chassol porte un casque, et fait face à son batteur. Entre les deux, l’écran est le seul point de communication avec le public, et cette configuration de récital figé a de quoi refroidir. D’autant que le côté égocentrique de l’approche artistique peut rendre suspicieux. Les destinations de Chassol ne sont finalement qu’un prétexte à ses explorations auditives, et la veille au Grand Marché, une partie du public qui a assisté à son autre spectacle, Indiamore, s’est dite gênée par le portrait biaisé du pays concerné, L’Inde. C’est peut-être ce qui a rendu Antoine méfiant, au début : « Les premières minutes m’ont inquiété, toutes les suivantes m’ont tellement embarqué que mes voisins de siège ont dû me camisoler. »

C’est vrai que les gens dansaient – certains même avec vigueur. C’est que la principale force de Chassol est la puissance de sa musique, ce son chaud qui monte et ses grooves qui tapent. Globalement, malgré quelques réserves, la majorité d’entre nous est restée scotchée, il paraît difficile de contester que nous avons assisté à un moment rare d’intensité. La preuve, même Manzi, à qui je vais laisser le mot de la fin, n’a pas eu envie de faire la moindre vanne obscène dans son débrief :

« Samedi soir au K, nous avons un peu vécu notre Köln Concert. Vous savez ce concert mythique enregistré le 24 janvier 1975 par Keith Jarrett à l’Opéra de Cologne, qu’il entama en imitant les quatre premières notes de la sonnerie de l’Opéra pour réaliser un concert improvisé, qui restera comme l’un des concerts majeurs de sa carrière. Chassol utilise cet esprit de sérendipité (la chance par l’accident) au cours de ses voyages où il part puiser ses sons accidentés dans le quotidien (ici la Martinique), qu’il répète en superposant ses notes de piano – ce monsieur ayant le don d’avoir l’oreille absolue – l’ensemble étant magnifié par des vidéos bien léchées en gardant un esprit DIY. C’est bien plus qu’un exercice : c’est un exorcisme poétique. Le public du K a clairement assisté à ce que l’on peut déjà qualifier de meilleur concert de l’année, toutes scènes confondues, et il était jouissif de voir cette audience en partie garnie d’artistes locaux (producteurs électro en pagaille, photographes/vidéastes talentueux, dessinateurs confirmés) happée par les vertiges de cette œuvre génialement synthétique. »

Toute l’équipe, mais surtout François Gaertner