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Chic Planète

Avec leur dernière création, les marionnettistes des Alberts transgressent les codes du genre pour provoquer un big bang d’émotions.

Théâtre des Alberts - 10h : j’ai peur. Je suis au coeur de la matrice, d’où sortent chaque année les créatures inanimées qui prendront vie au Tam Tam, le plus célèbre festival international des arts visuels consacré à la marionnette sur l’île. Dans un instant, je vais assister au filage de Planète, dont la résonance poético-cosmique m’évoque une gentille bluette, à mi-chemin entre Le Petit Prince et une tarte à la crème. Pauvre de moi.

Sous mes yeux, une horde. Démantibulée. A terre, des décors miniaturisés, des perruques oubliées, des hardes et des visages décapités. Les marionnettes, sans corps, attendent leur prochaine transformation. Ça sent la colle et la sciure, la sueur d’un peuple hétéroclite fait de sangles et de latex.

Trois comédiens même pas déguisés prennent place sur le plateau, installant trois tables puis portant trois sphères. J’attends vainement le rideau rouge et, à défaut de la gaine rassurante qui cache la main du marionnettiste, un espace qui protégerait leur corps, séparant les cieux du dessous des cieux du dessus, pour que paraissent les marionnettes.

Mais voilà qu’outrepassant toutes les règles de la bienséance grand guignolesque, nos trois olibrius se mettent à danser sur un fond de musique baroque, tâchant chacun leur tour de replacer leur sphère dans un espace juste, entre chaos et harmonie. Et de marionnette, toujours point. Je comprends très vite que Planète, la nouvelle création de Vincent Legrand et d’Eric Domenicone, c’est pas net.

Mon impression se confirme lorsque paraît le cyclope, petit être de latex dépourvu de fils, de vêtement et de voix. Ainsi libérée de tout carcan, mue par les six mains qui tour à tour la désacralisent en la jetant à terre comme une vieille poupée désarticulée ou au contraire soudainement humanisée par la grâce d’une manipulation extrêmement pointue, la marionnette, contre toute attente, me met dans tous mes états.

J’assiste coite au sacre de ses métamorphoses et pire, je réalise que malgré tous mes sens en éveil, l’impensable s’est produit  : j’ai oublié les corps des comédiens. A présent, chair humaine et latex ne font plus qu’un dans la valse de mes impressions. Dès lors que la frontière entre les corps est abolie, par la magie du mime et les jeux de miroir, mes sensations de spectatrice sont démultipliées. Me voilà au coeur d’une création qui ne m’offre ni le cadre rassurant d’une parole moralisatrice, ni les limites reposantes d’un cadre scénique, ni la narration protectrice d’une histoire codifiée. Pourtant, je suis captivée.

Planète, c’est un espace hybride où six corps en pleine effervescence racontent la fugacité des émotions, et le panel possible de nos réactions, entre fusion et confrontation. Conçu comme le laboratoire expérimental de nos réactions primaires, le spectacle propose un enchaînement de tableaux protéiformes dans lesquels mimes, acrobaties, danse et manipulation des marionnettes s’enchaînent dans un chaos origin-el/al. La précision des gestes est brillante de virtuosité.

Mais que diable veulent-ils faire de nous, ces fantasques comédiens qui mettent à mal les clichés du Guignol pour nous donner d’autres coups de bâton : sous nos yeux d’adultes, voici les transfuges grotesques et sublimes de nos viles passions. Le cyclope, le fou et le dictateur. Trois marionnettes baptisées sous les feux de la rampe qui tour à tour se dévorent ou s’adorent, se déchirent ou s’admirent, se rassemblent ou s’étranglent.

Trois miroirs de nos transports humains lorsque l’émotion prend le pas sur la raison. Planète est un spectacle de marionnettes destiné à faire grandir les adultes, assurément. Car l’acteur y est tantôt sujet dominant imprimant sa volonté à l’objet marionnette, tantôt objet subissant les émotions tyranniques de la marionnette, qui canalise toutes les pulsions. Voilà un bien captivant ballet aux yeux de qui accepte de s’ouvrir sans jugement aux arcanes de la manipulation.

Finalement, l’équilibre est atteint lorsque le duo sujet/objet, acteur/marionnette est déconstruit au profit d’une complémentarité. Lorsque cesse la lutte des égos, la tendresse et l’harmonie paraissent. La mise en scène offre ainsi vers la fin beaucoup d’instants de grâce. Le langage universel des émotions délivre alors un message structurant : en cessant de dominer ou de subir, il existe une voie vers l’harmonie. Provocateur sans être gratuit, poétique sans être niais, intelligent sans être abscons Planète est la pépite à voir d’urgence à partir de six ans pour mûrir enfin.

Zerbinette