Actu

Contes de méfaits

« Encore ! » serait-on tenté de s’exclamer en repérant, dans la prog du CDOI, le conte, un genre surreprésenté à la Réunion.

Mais quelle lubie poussa donc le truculent Pascal Papini, metteur en scène à Toulouse, à traverser l’océan pour orchestrer Le Conte des contes ? C’est qu’à trop « kriké » le brave spectateur pourrait bien finir par craquer. Sauf à parier que la première création de la compagnie Lépok Épik, fondée par Sylvie Espérance, comédienne reconnue et artiste associée au CDOI s’amuse justement à malmener les codes d’un genre souvent moralisateur et enfantin pour que nagent enfin en liberté tous les débordements de l’âme humaine.

« À l’heure où le soleil, telle une vieille pute fatiguée, s’apprêtait à changer de quartier…  » Voilà par quels mots crus aurait commencé le prude Peau d’Âne, si les frères Grimm ou Charles Perrault, n’avaient cru bon d’aseptiser la délicieuse langue du précurseur de cette farce pour adultes, Giambattista Basile, pour en faire un conte moralisateur qui apprend aux fillettes les vertus d’une vie austère pour échapper au désir paternel incestueux.

Faut-il en déduire que le duo Papini/Espérance aurait pris le parti facile de la provocation, pour exhumer des entrailles de la littérature napolitaine du XVIème siècle Le Conte des contes, une œuvre sulfureuse magnifiant le chaos, célébrant un retour démoniaque aux pulsions dans un rire décomplexé ?

Car les histoires de Basile, si elles reprennent certains archétypes du conte merveilleux avec son aréopage d’ogres, de princesses et de rois, ne sont absolument pas destinées aux tendres oreilles. Le bougre, qui fut tour à tour courtisan, mercenaire, poète, soldat, académicien ou encore gouverneur, n’est pas homme à se soucier des convenances. Autour d’un récit cadre, dont la structure rappelle celle des Mille et une nuits, cinquante contes déploient dans la saveur d’une langue dévoyée les pires noirceurs de l’âme humaine. On y cause inceste et violence du désir, mâle dominations et ruses féminines, dictature de la belle jeunesse et pourrissement des corps : « Basile, c’est un « il était une fois » maculé de gras  » s’amuse Espérance.

Les pires noirceurs de l’âme dans la saveur d’une langue dévoyée

De fait, c’est à un public averti que sont destinés L’Ourse et La Gramoune plushé. Deux contes, le premier en français, l’autre traduit en créole, dont la thématique commune, liée à la féminité semble passionner la création théâtrale à la Réunion ces dernières années.

Souvenons-nous en effet d’un Givran sur la scène de Champ Fleuri qui, dans L’Île, nous glaça des mots terribles d’Angelica Liddell, d’un Campos à la Cité des Arts séquestrant sous des parasols isoloirs des femmes instrumentalisées par le désir masculin, ou encore de la pièce dansée Maria, d’Aurélie Chamand au Théâtre sous les Arbres qui proposait la résilience comme exutoire au féminin maltraité.

Cependant, lorsqu’on demande à Sylvie Espérance si le choix des textes parmi les cinquante contes de Basile participe à cette volonté de questionner la condition féminine, parce que son prologue présente des femmes « qui usent de leurs charmes car elles n’ont pas d’autres armes, » elle dément vouloir s’inscrire dans cette continuité thématique.

Si le sujet ne la laisse pas indifférente, son aspiration première était toute autre : « Je suis d’abord tombée amoureuse d’un texte, j’ai pensé aux difficultés après. » Et d’expliquer que la première d’entre elles est liée à une nécessité de redéfinir le conteur : « On n’est pas dans une posture de conteur ni de comédien. On est des farceurs, on est dans le plaisir et la connivence. »

Mais conter sans être conteur semble en soi un paradoxe : s’agit-il de rejeter l’héritage culturel local sur cette île où le prestige du conteur s’est durablement enraciné. Papini s’en explique en précisant qu’il ne demande pas à ses comédiens de faire appel à leur maîtrise du jeu pour donner corps aux personnages emblématiques du conte, mais plutôt à leur personnalité. « Ne fais pas le roi, interrompt-il Dominique Carrère. Joue au roi ! Amuse-toi ! »

Distinction subtile et délicate à mettre en œuvre, dont les acteurs pourtant, revendiquent l’utilité : «  Il faut jouer à jouer » acquiesce Esperance, ce à quoi Papini ajoute, pour expliquer le glissement du conte vers la farce : « Il ne faut pas montrer qu’on joue, mais être dans le plaisir de dire. »

Rire de tout de peur d’en pleurer

Pour comprendre les revendications hédonistes de la compagnie Lépok Épik, il suffit d’écouter le tonitruant Papini maudire les tares de notre siècle : « Nous sommes des horribles !  » s’insurge-t-il, en dénonçant le cynisme de l’homme moderne qui se vautre sciemment dans la surconsommation malgré les conséquences connues sur l’écosystème terrestre.

Et d’ajouter que l’homme seul peut s’enorgueillir d’un racisme séculaire envers la femme, auquel le texte de Basile fait largement écho. Comme si le rapport homme femme, conditionné par une pratique religieuse originelle qui bien souvent asservit la femme, ne pouvait qu’être violent. Dès lors, le rire devient le seul recours honnête à nos abjections, ou, pour reprendre les mots de Figaro : « Je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer. » Une posture de survie.

Voilà qui éclaire le paradoxe cité plus haut concernant la noblesse à être diseur ou farceur plutôt qu’acteur ou conteur, en ce que seul le farceur, par l’humilité de sa posture peut permettre au spectateur d’entrevoir sans jugement moralisateur la comédie humaine pour ce qu’elle est. Comme si en abandonnant tout positionnement moral et les codes ostentatoires pour le dire, on permettait enfin au texte de Basile, cette œuvre drôle et vraie, de rendre au spectateur sa primitive humanité.

Trivialité, langage populaire & lyrisme

Et pour définir ce plaisir-là, les artistes sont intarissables : « Le Conte des Contes c’est un mélange de trivialité, de langage populaire et de lyrisme digne d’une Odyssée. » explique Espérance, pleinement suivie par son compère, Dominique Carrère, comédien aux multiples facettes. Cet artiste polyvalent, ancien directeur d’une école de cirque, comédien dans de nombreuses troupes dont le théâtre Vollard, et porteur d’une myriade de projets culturels à la Réunion ne boude pas son plaisir : « C’est un texte agréable en bouche et truculent ! »

L’histoire de cette vieillarde qui séduit un roi dans l’obscurité puis se retrouve brutalement jetée dans les buissons lorsque la supercherie est découverte est pourtant loin d’être joyeuse. On y apprend en filigrane que pour réparer les outrages du temps, il faut accepter de se faire écorcher vive.

Ne va pas en conclure brave lecteur que le spectacle t’éprouvera. Ecouter ces alléchants trublions ressusciter grâce au créole le sel de cette histoire fut pour ma part un régal rabelaisien.

Quoi de plus naturel en effet, que de puiser dans ce terreau local, si fertile en paraboles, pour transmettre les fragrances du napolitain de Basile, puissant et coloré, et rendre au texte original toute sa « force terrienne. »

Que les âmes sensibles se rassurent

Que les âmes sensibles se rassurent, les images projetées en fond de scène par la plasticienne Anne Fontaine, équilibrent subtilement les débordements du parler cru et la violence des pulsions librement exprimées. Se méfiant du pouvoir explicite de l’image, et fuyant l’écueil de la vulgarité, la jeune femme, enrichissant régulièrement les créations sur l’île grâce à un travail associant dessins et vidéos, s’est régalée à se jouer de nos inconscients, laissant aux spectateurs tout le loisir d’interpréter à leur guise les motifs d’un papier peint qui se déforment lentement, comme autant de métaphores de notre intériorité.

Gageons donc que ce Conte des contes, loin d’être régressif, saura nous conduire en carnaval, ouvrant les vannes de nos ardeurs multiples et réchauffant nos pulsions, pour que verbe et chair exultent joyeusement, en toute impunité. Et que la farce de Maitre Papini puisse nous rappeler, à l’instar de Devos, que « Le rire est une chose sérieuse, avec laquelle il ne faut pas plaisanter. »

Zerbinette