Coup de coeur

Cross ovaires : Les Bringelles

En vacances de la phallocratie au pouvoir sur la scène maloya, Maya Kamaty et ses dalonnes de Saodaj’ et (feu) Oktöb ont formé Les Bringelles, quatuor vocal 100% féminin et side project grand luxe.

Dans nos En bref de juin, nous évoquions une nouvelle qui nous faisait franchement de l’œil. Marie et Laurence de Saodaj’ et Mélanie d’Oktöb allaient se rejoindre. Laconiquement estampillée « Trio vocal » sur le site de La Cerise, la fusion entre les univers aériens des premières et la sorcellerie foudroyante des secondes s’annonçait réjouissante. Ce n’était pourtant que le début de nos surprises. Sans crier gare, la rencontre s’est étoffée du jour au lendemain d’une quatrième larronne de choix : Maya Kamaty.

Non contente de nous livrer une reprise énergique de sa chanson Mazine avec Flavia Coelho, la frondeuse du camp Pounia arrive encore à trouver du temps entre tournée, préparation d’un second album et gestion du Zinzin, le restaurant familial où s’est joué la première de ce désormais quatuor féminin qu’on présente comme « The Bringelles. »

Le nom porte la connotation cauchemardesque d’une troupe comique qui rassemblerait Stéphanie Thazar et Marie-Alice Sinaman mais leur répertoire puise dans le maloya une intensité qui réduit naturellement le public au silence frémissant. Dès les premières vocalises, il se passe quelque chose de religieux. Les timbres fusionnent et les mains s’élèvent dans une synchronie parfaite. Les mots s’incorporent dans une poésie grave qui voyage de Rodrigues à Calais avec escales réunionnaises et cap-verdiennes. Les chanteuses elles-mêmes sont en mouvement. Entre deux chansons, elles glissent du rouleur au kayamb, du bobre au triangle ou à la guitare, dévoilant élégamment les facettes de leur polyvalence. Même leurs regards se perdent vers des destinations lointaines avant de se planter dans les yeux de l’audience.

LE PLAISIR LOIN DEVANT L’ENGAGEMENT

La fluidité de leur spectacle ne laisse en rien deviner que seules cinq rencontres ont eu lieu depuis l’idée d’une collaboration. Des répétitions qui se sont faites chez l’une ou chez l’autre, souvent dans une cuisine, dans les odeurs de bonne chère. «  On a failli s’appeler In The Kitchen, s’amuse Maya. C’est parfait pour le rapport à la femme, la place dans la cuisine ! » Elles ne se veulent pas militantes et écartent vivement les termes « féminisme » ou « artistes engagées » malgré l’appropriation de certains sujets de société. « Pourquoi faudrait-il toujours se définir ? réplique Marie Lanfroy. Chanson engagée, c’est un terme un peu lourd. On a toutes des choses qui sortent et on les fait vivre, on les fait exister. On a bien envie de passer des messages mais aussi de transmettre de la joie, de la bonne humeur… »

Cela dit, elles n’hésitent pas à se poser des questions sur l’état de la musique créole et la place qu’elles peuvent y occuper dans un contexte paternaliste. Sous les hochements approbateurs des dallones, Maya s’exprime : « Entre nous, on parle de la difficulté d’être libre et de porter un projet dans ce merdier, quand t’es une nana de surcroît, c’est quand même foutrement pas évident. C’est un milieu de mecs et dès que tu veux faire valoir quelque chose tu passes pour une diva. »

Mélanie abonde : « Il y a beaucoup d’hommes qui m’ont transmis des trucs mais pour jouer dans des groupes de maloya, tu te retrouves à faire les chœurs. Tu joues pas de rouleur. Il y a des exceptions mais c’est très rare. Il y a un accueil, une reconnaissance mais sur scène, si tu es une femme, on te colle un kayamb. »

On ne la leur fait pas, elles connaissent les techniques qui ne requièrent pas des bras de Manaudou pour faire rouler les rythmes. Si les langues se délient autour de ce constat, le plaisir de jouer ensemble arrive loin devant les revendications. L’aubergine plantée sur le devant de la scène s’impose comme un signe extérieur d’autodérision. Elles se sont même inventé des origines anglaises, québécoises, uruguayennes et indiennes en prenant les accents. C’est gratuit, un brin foireux, décidé quelques heures avant le concert et tout le monde se fend la poire. Les derniers morceaux de leur set dégagent une énergie phénoménale avec un medley de classiques du maloya transformés en cacophonie incantatoire qui emballe la salle.

Ça ne les empêche pas d’avoir conscience de ce qu’elles veulent prouver à leur entourage masculin. «  Quand j’étais avec Grèn Sémé, reprend Maya, les mecs me disaient : Vous, les filles, vous ne pouvez pas travailler ensemble, vous ne vous entendez pas. C’est une espèce de généralité. Ça fait vraiment du bien d’être entre nanas. Il suffit juste de trouver les bonnes avec qui travailler. » D’ailleurs, elle se moque gentiment des inquiétudes de certains mâles qui demandent, à tout hasard, si elles n’auraient pas besoin d’un mec pour les aider.

LES BRINGELLES, C’EST SÉRIEUX ?

Remportant de francs succès sur grand écran, le crossover est souvent contraint à n’être qu’un phénomène ponctuel lorsqu’il s’agit de musique. Des featurings sur disque que le live est contraint d’amputer aux bœufs foutraques de fins de concert en passant par les albums collaboratifs voués à l’écoute de salon, les emplois du temps surchargés permettent rarement plus que des coups d’éclat singuliers. De quoi se demander, Les Bringelles, c’est sérieux ? On peut croire à un avenir ?

«  Déjà, je ne sais pas si c’est très sérieux de s’appeler Bringelles  » se marrent-elles. Et de surenchérir : « C’était tellement bien qu’on va toutes arrêter nos projets personnels pour se consacrer aux Bringelles.  » L’hilarité fait place aux regards complices. « C’est vrai qu’on a des plannings chargés mais on se fait vraiment plaisir à jouer ensemble. En plus, ça marche. Ce serait idiot d’en rester là. ».

Dans l’ombre de cette déclaration enthousiasmante se scelle le destin d’Oktöb. Le duo maloya qui avait fait sensation en début 2016 a explosé en plein vol, sans laisser de trace physique. Ainsi, le quatuor occupait à La Cerise une date d’abord dédiée à Mélanie Bourire et son ex-collègue Anne O’aro. Une de perdue, trois de retrouvées, l’amazone de feu Oktöb affiche un sourire ambitieux : « To be continued… »

Antoine d’Audigier-Empereur