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Dans mes bras ma grande !

L’identité encore et toujours ! En ces temps de défonçage de barrières à coups de masses, de resserrage des mailles frontalières, de revendications identitaires aux horizons et degrés de profondeur multiples, ce spectacle tombe à pic. Sur le registre drôle / trash / décalé, la proposition de la compagnie des Chiens de Navarre triture à son tour « ce machin politique qu’on nomme identité nationale ».

Aïe aïe aïe, je me dis d’abord… sujet « casse gueule ». Identité nationale, ça rime avec détonateur à scandales, endroit de crispations, débats parfois nauséabonds et envolées qui atteignent rarement le haut des pâquerettes… Mais les Chiens de Navarre oublient de se prendre trop au sérieux, ce qui a pour effet d’envoyer tout cela valser ailleurs.

Ils interrogent la notion avec naïveté (et fraîcheur) : Qu’est-ce que c’est ? À quoi ça sert ? Que trouve-t-on à l’intérieur ? Il en découle une sorte d’ « enquête politique et historique scabreuse fondée sur les témoignages de Jeanne d’Arc en sortie de bûcher, d’une Marie-Antoinette ensanglantée ou bien d’un Général Ibrahim de Gaulle, de 2 mètres 46 ». Ajoutez à ça un pique-nique à faire grincer les dents, des éléphants roses, un canot, des scaphandres, des peaux rouges.

Jouer dans le terrain vague

Jean Christophe Meurisse et la troupe des Chiens de Navarre ont une façon très intuitive de créer leurs spectacles. Ca commence par une idée, un délire de base, le désir de parler de quelque chose : un thème. Au commencement, donc, pas de texte préexistant. A partir de supports liés au thème (livres, photos, films, n’importe quoi d’autre), s’étaye l’inspiration. La troupe se lance alors sans tergiverser dans des expérimentations, improvisant des situations, parlées ou non. La page blanche est un terrain vague : cet espace de jeux qui fait appel à toutes les facultés de l’imagination pour se projeter dans une histoire, un cadre, un décor. C’est de ce « premier laboratoire » qu’émerge une première écriture.

Ainsi se tisse la dramaturgie du spectacle, sorte de canevas fixant les « rendez-vous » qui jalonneront l’improvisation des acteurs. Cette façon de construire, collective et un peu à l’envers, intègre donc la notion « d’accidentel ». Dans cette fragilité de l’instant peut arriver la fulgurance d’un grand délire.

« Incarner nos maladresses »

La joyeuse troupe transforme la réalité avec drôlerie et férocité, mais sans jugement. « On incarne nous-mêmes nos maladresses, nos difficultés… et on peut en rire, mais doit s’en dégager une certaine forme de tendresse, de compassion, malgré ça ». La recherche consiste à « raconter des nécessités d’aujourd’hui, avec des mots d’aujourd’hui, avec des acteurs, des gens, auxquels on peut s’identifier ». C’est justement cela qui autorise le rire.

Rire de tout

Justement, le rire, parlons-en. Le spectacle s’avère désopilant du début à la fin. « Avec les Chiens de Navarre, on aime bien raconter des choses tristes ou révoltantes, mais avec le rire » explique le metteur en scène. Ils jouent les bouffons modernes : « ils pouvaient se permettre de tout dire, et le roi riait ».

L’humour va jusqu’à l’insolence, dans un style pour le coup typiquement franchouillard. La caricature fait rire de l’insupportable, tout en nous le mettant sous le nez, et nous permet l’air de rien de le regarder pour une fois bien en face, peut-être un peu malgré nous. C’est ce fameux « rire de résistance », qui consiste à refuser « la fatalité du monde tel qu’il est et des terreurs qu’on jette sur nos pauvres têtes, faire péter ce sérieux qui finit par boucher les idées, comme une sorte de cholestérol de la pensée » (J.M. Ribes).

Lalou


  • Jusque dans vos bras | Les Chiens de Navarre - Jean-Christophe Meurisse
  • Vendredi 13 et samedi 14 avril 20h | St Denis | Téat Champ Fleuri | 13/25€