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Quelqu’un va venir

Faux départ

« Et maintenant, nous allons être ensemble. Nous allons être seuls ensemble. » C’est sur cette angoissante déclaration amoureuse que débute Quelqu’un va venir, la pièce intimiste de l’auteur norvégien Jon Fosse.

Une pièce dont Kristof Langromme, à la tête de la compagnie Teat Kabary, propose une adaptation, partiellement réécrite en créole. Plongée à huis-clos au cœur d’un inquiétant trio.

« Bann zistoir lamour la touzour ral amoin » remarque le comédien et metteur en scène réunionnais, dont les choix théâtraux témoignent en effet d’un intérêt pour la mécanique amoureuse. Après sa création Papa Acoz, qui explorait le thème de l’amour filial, et son rôle de Mercure dans l’Amphitryon de Molière, pièce sur les vertus de l’infidélité sagement pratiquée, le voilà à nouveau aux prises avec les transports de la passion.

Point d’ornements baroques pourtant dans cette pièce-là, qui affiche une grande sobriété, d’abord par son intrigue. Un couple décide d’acheter une maison isolée sur la lande. Il a cinquante ans, elle trente. Ils ont besoin de se retrouver. On pressent déjà la fêlure des êtres dans cette recherche d’absolu. Le fils du propriétaire vient leur rendre visite, perturbant de fait la tranquillité qu’ils venaient chercher. Il est jeune. Il est l’étranger qui veut rompre sa solitude. Il incarne la menace dans l’impossible fusion.

Sur l’espace épuré du plateau, un dialogue se noue entre les trois protagonistes, réinventant les limites du rapport possible à autrui, entre rejet et acceptation.

L’écriture est abrupte, quoiqu’extrêmement musicale, et rappelle volontiers la prose d’une Duras ou d’un Beckett. D’où l’opportunité pour Langromme, soucieux d’intégrer sa langue dans la démarche de création, de réécrire certains dialogues en créole.

Au delà de la poésie du texte de Fosse qui se prête à la transposition, la thématique de la pièce semble également justifier la réécriture. En effet, la problématique de ce couple rejoint celle des insulaires, tous deux soumis à la question du vivre ensemble. Dans la mesure où il est confronté à l’accueil du fils, cet étranger qui s’exprime en créole, l’espace intime de ce couple devient laboratoire universel de nos peurs. Une transposition de l’histoire norvégienne qui ne manque pas de questionner sur les rapports entre île et exil.

On retrouve enfin cette volonté d’austérité côté scénographie, pour suggérer que dans ce huis-clos, l’accent est plutôt mis sur les paysages intérieurs.

Kristof Langromme, qui rappelle que le couple est avant tout fait pour vivre dans la société, propose donc la mise en scène haletante d’une « comédie de l’amour » malgré tout optimiste. À travers cette histoire intime, il s’agirait de comprendre en filigrane l’impossibilité de vivre dans l’amour vrai si l’on se coupe de l’étranger. Une pièce qui, en stimulant notre imaginaire, propose le dialogue pour dépasser la peur de l’autre.

Difficile, mais fichtrement utile.
Zerbinette