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De l’impro visible

Quand le boss de l’Azenda m’a demandé un article sur l’improvisation théâtrale à La Réunion, il savait pertinemment que j’étais improvisateur moi-même.

Aussi m’a-t-il prévenu tout de suite : « je veux un article de fond, pas un prêche pour ta paroisse ». Ce qui m’arrangeait...

En effet, notre livre saint interdit clairement tout ce qui pourrait faire passer notre assemblée pour une entité sectaire auprès des païens (rien à voir avec Louis), et, comme je suis déjà en sursis auprès de la loge pour avoir soit- disant fait de la propagande illuminati lors du dernier spectacle (je mimais un samoussa, bordel), si je peux éviter une « séance de confession » (#justicepourtheo), je prends.

Bon, déjà, j’me suis demandé « pourquoi cette commande, là, maintenant ? » Et la réponse est aussi classique que la mort d’un noir au début d’un film US ou d’un rêve d’Eric Zemmour : l’actu. Du 7 au 14 avril, la Cité des Arts s’apprête à accueillir plusieurs cérémo... événements d’impro, et il se trouve que ceux-ci sont une belle porte d’entrée pour parler du sujet.

D’une part, les 6 premiers jours, du 8 au 13 donc, sont consacrés au culte de la papesse Zaza et de son spectacle Zaza et ses elles.

Convertie à l’impro en 2004 en participant par hasard à un entraînement mené par le gourou Jean-Laurent Faubourg, la dame se prend au jeu et au lâcher-prise qui va avec. « J’ai aimé parce que j’étais libre. Il fallait pas apprendre de texte, tout était permis, je me suis éclatée. »

Après 3 ans au sein de la Ligue Impro Réunion (LIR), elle prend un peu de recul et découvre en 2011 le métier de clown d’hôpital, qui la conforte dans son goût pour le jeu. Ce recul lui permet de mieux sauter et l’intervention d’un certain Keng-Sam Chane Chick Té (430pts au scrabble, nous utiliserons KS) la ramène d’abord sur des quintettes par le biais des Mardis de l’Impro, puis la pousse à monter son spectacle solo, le Zaza Show, où elle nous fait sa scène armée d’une valise d’accessoires. Une première expérience avant le développement de la formule qu’elle proposera donc début avril : « L’an dernier, ce fut la résidence de ma vie à la Cité des Arts avec KS et Papy, et là on créé Zaza et ses elles ! ».

Papy ? Juste un mec qui a formé Jamel Debbouze, Sophia Aram et Arnaud Tsamère au sein de la compagnie Déclic Théâtre à Trappes.

Et ça donne un spectacle où Zaza donne la parole à une multitude de femmes, à partir de noms et de thèmes donnés par le public et grâce à... des chaussures. « On cherchait à savoir comment représenter la féminité, et on est parti sur ça. Avec des talons, des charentaises, des bottes, la femme ne marche pas pareil, ne se tient pas pareil, n’a pas le même tempérament, ne vient pas du même milieu. »

Ainsi, Zaza improvise sa vision de la femme avec une collection de souliers qui a du faire travailler bien plus d’asiatiques que le seul Keng-Sam. Mais on va reparler de son travail à lui un peu plus loin, tiens.

D’autre part parce le 14 Avril est, lui, consacré à un événement particulier : La Nuit de l’Impro.



La première édition l’an dernier avait accouché d’une Cité des Arts pleine à craquer son slip : plus de 500 fidèles (et quelques couples illégitimes)(on t’a vu) venus assister à la messe de l’impro à La Réunion. Une soirée sur laquelle plusieurs formules s’enchaînent, entre le match, les quintettes venus d’ailleurs ou encore la troupe Vertigoz qui clôt le bal en inventant un concert de A à Z. Le tout chapeauté par la LIR et la Bagasse, compagnie menée par le fameux Keng-Sam, et qui remet donc le couvert cette année.

Au programme, des formules nouvelles amenées par des improvisateurs internationaux (FR, Australie, Suisse) et qui partent dans tous les sens, mais une affluence du même ordre, comme le dit KS : « A deux mois de la Nuit de l’Impro c’était déjà complet, ils ont du rajouter des places. » Et si c’est complet, c’est qu’on plaît.

Mais ce succès-là, c’est un résultat obtenu après bien des années de travail de l’ombre et de sombres héros à qui il faut tirer le chapeau.

Si l’impro a déjà bourgeonné en quelques occasions par le passé sur l’île, voyant éclore par exemple Les Improductibles dont s’échapperont Sinaman, Mangaye, Erick et Lino des Teat La Kour, etc..., elle était encore souvent vue comme un exercice ou une entrée en matière avant de passer au théâtre ou au sketch.

Travail de l’ombre et sombres héros

Or, les formules actuellement dispensées sont issues d’une toute autre origine : l’arrivée sur l’île du regretté Thomas Gerdil, venu, comme Papy, de Déclic Théâtre.

L’homme aux sourcils fillonesques abat un travail tout sauf fictif et permet en 96 la naissance de la Ligue d’Improvisation Réunionnaise. Un bébé qui ne cessera d’évoluer, au point de devenir aujourd’hui « Une association bénévole d’une taille impressionnante, même au vu de la métropole, avec 105 inscrits » d’après Saïd Soudjay, actuel président de la LIR. Une formule « match » se met en place, avec 2 équipes rivalisant de créativité et départagées par les votes du public. Deux équipes au début, rejointes ensuite par plusieurs autres troupes pour permettre la création du championnat, aujourd’hui disputé par 8 équipes. A la clé, plus de 20 dates de matchs prévues en 2017. Mais pas que.

« Il y a des ateliers dans les quartiers, comme à Piton St Leu, et dans les établissements scolaires » ajoute Saïd. Les apports de la pratique -développement de la créativité, de l’épanouissement, de la maîtrise de la langue (non ce n’est pas sale), de la culture générale- sont reconnus aujourd’hui au niveau gouvernemental. Ainsi, un dispositif national d’intégration de l’impro dans les collèges est développé à l’initiative de Jamel Debbouze, et porté dans l’île par la LIR, justement, avec un objectif ambitieux : « envoyer des collégiens participer au Trophée des collèges en métropole en 2018 » précise le président (Saïd, pas le fromage). Tout comme la LIR a pu envoyer l’an dernier certains membres en métropole ou à un festival de Nouméa.

Au vu des prestations en milieu scolaire citées ci-dessus, la présence de l’impro à la fac n’est donc pas illogique, et c’est d’ailleurs là que commence l’aventure improvisée de Keng Sam : « J’avais fait du théâtre et en début de séance y’avait des exos d’impro. Ça m’a vraiment plu, et quand je suis arrivé à la fac, tout de suite ça m’a attrapé. Comme une drogue. »

Au point aujourd’hui de faire de sa passion (pas la drogue, l’impro) son métier, avec celui de musicien. Comme la LIR focalisait à l’époque sur le format match, il a développé les Mardis de l’Impro par le biais de la Bagasse, histoire de tenter d’autres formules. « Il y a 6 ans on a commencé à La Cerise à St-Paul devant 60 personnes. » Des formules plus libres, puis des créations de plus en plus originales et sur toute l’île.

Bouche-à-oreille et engouement

L’engouement est là, le bouche-à-oreille fonctionne. « Quand j’ai vu le monde qui venait aux quintettes, j’me suis demandé si les gens seraient assez fous pour nous suivre sur un festival ! Je l’ai proposé à la LIR, ça a donné le FERIIR » précise KS. Le FEstival Rigolo et International d’Improvisation de La Réunion ou, plus concrètement, une semaine à 3 spectacles minimum par soir grâce à des ateliers menés par des pros venus d’endroits si variés qu’on a craint de voir Klapish intenter un procès pour contrefaçon. Et donc une prochaine édition prévue en décembre.

« C’est comme si, avec les Mardis de l’Impro, on avait craqué une allumette, et que plein de gens ont adhéré au truc. D’un point de vue territoire, ce qu’il se passe à La Réunion, c’est ouf ! Une telle concentration de spectacles, de joueurs, d’équipes... Avec la LIR, la fac, les Mardis et la Bagasse... on peut voir au moins un spectacle par semaine ! » s’enthousiasme KS. S’il a quitté la fac depuis longtemps déjà, celle-ci n’est en effet pas en reste niveau prestations, organisant depuis 2 ans un gala tous les derniers jeudi du mois devant une moyenne de 450 aficionados.

Toi aussi, adopte impro

Alors oui, l’impro fait des adeptes, mais difficile de dire exactement pourquoi. « Le rire attire, et y’a ce côté -tu viens et tu sais pas ce qui va arriver- » supposent KS et Zaza. Le côté unique est aussi souvent cité, l’histoire de ce soir n’est pas celle du spectacle de demain. Et puis peut-être est-ce le fait d’être intégré au show. Si le public est spectateur au théâtre, il est actif en impro, vote, peut donner des mots, des thèmes, voire participer physiquement. La vérité se trouve certainement dans un patchwork de tout ça (quand on vous dit que la vérité est tailleur). Même les institutions ont changé d’avis sur l’impro, autrefois peu considérée. KS le souligne : « Les salles du réseau nous disent -on veut que tu joues chez nous- , ça prouve qu’on est pris au sérieux. »

Oui, aujourd’hui les improvisateurs font des résidences d’artistes et jouent dans les grandes salles. Pour preuve, 1000 personnes sont attendues en septembre au Théâtre Plein Air, pour ce qui devrait être un nouveau record pour les improvisateurs locaux. Et quand on les écoute, on les imagine sans mal se dire que ce n’est que le début. Avec une voix machiavélique, assis sur un fauteuil rotatif en caressant un chat. ...Ah zut, ça, ça fait entité sectaire. Je vais encore avoir des soucis moi. Du coup, j’vais y aller, si on me rattrape j’en ai certainement pour quelques jours de châtiment corporel. Amen. Euh... j’veux dire, à la prochaine.



Texte : Guillaume Bègue | Images : BouftanG

- Devenir un pro de l’impro ? Pour ceux qui voudraient faire un essai (la tentative, pas un bouquin) et mettre un pied dans le monde parallèle (mais un peu raël quand même) de l’impro, la méthode de conversion est simple : contactez la Ligue Impro Réunion sur son site web www.lir.re ou sur son FB lir974, demandez quel temple... euh... équipe se trouve dans votre zone géographique et la LIR vous mettra en contact avec vos futurs tortionnaires.

PROCHAINES DATES :

  • St-Denis | La Cité des Arts - Le Fanal | 6-12€
    Zaza et ses elles 8 avril 19h | 9 avril 16h | 11 avril 19h | 12 & 13 avril 20h
    La nuit de l’impro 14 avril 18h
  • St-Paul | La Cerise | Gratuit
    Les mardis de l’impro 18 avril & 9 mai 20h
    Lab’impro 23 mai 20h