Discothèque

Le calme après la tempête

Dépression tropicale

Brice Guilbert sort Firinga, son premier album tout en créole. Une folk dans l’œil du cyclone.

Même les moins de trente ans à la mémoire nébuleuse ont entendu les échos de Firinga, ce « Capricieux » à la puissance ravageuse qui avait balayé La Réunion et Maurice lors d’une terrible fin de janvier 89. La furie tropicale a marqué Brice Guilbert, artiste peu connu sous nos latitudes, mais salué dans sa Belgique d’adoption pour ses compositions électro et pop disco déjantées qui côtoyaient des morceaux plus intimistes, les prémisses de Firinga, son cinquième album. Le deuxième qu’il produit sous le label Les Lianes où se sont illustrés Gilles Lauret et Behel Boson avec leurs sons sensibles et mélodieux.

Car Brice Guilbert ne retient pas tant la violence du cyclone que celle de la déréliction familiale qui l’a poussé à quitter la Réunion de son enfance. Plongeant dans ses souvenirs, il livre une autobiographie musicale douce-amère composée de morceaux courts, à peine trois minutes pour la majorité des titres qui, à la manière des rafales arrachant les tôles pour ne laisser que des charpentes de cases malmenées, se débarrassent du superflu pour isoler un sentiment, une scène, des restes du passé. L’illustration de l’album, dessinée par l’artiste complet (auteur compositeur et interprète, oui, mais aussi photographe et plasticien) ne représente d’ailleurs qu’un squelette de maison déformée par la tempête.

Deux morceaux se distinguent par leur longueur, Domino qui ouvre l’album sur le délabrement d’un foyer rongé par l’alcool et le cafard, et Ton santiman, lettre ouverte au père de Guilbert sur le divorce qui a exilé le chanteur vers les horizons bruxellois. Firinga, c’est la tempête qui ravage le paysage familial, ce sont les mots chargés de profondes ruminations et jamais prononcés, c’est le rapport aux histoires mal achevées et la contemplation d’événements qui nous dépassent.

En Midas de la nostalgie, Brice Guilbert imprègne tout ce qu’il touche d’un remarquable spleen. L’exercice d’un premier album tout en créole l’a plongé plus sûrement encore dans son enfance réunionnaise, cristallisant les décors de l’île, le temps de la famille unie et des sentiers tamarins. Cette histoire, il veut désormais la partager sur scène et se concentre sur une tournée prochaine qui devrait le conduire à La Réunion courant 2016. En attendant, Firinga insufflerait presque le désir d’une saison cyclonique mouvementée, qu’on puisse se plonger dans ce calme d’entre deux tumultes, dans cet œil du cyclone.

Antoine d’Audigier-Empereur

www.briceguilbert.com

Firinga est le cinquième album de Brice Guilbert, il est disponible depuis le 18 décembre en dématérialisé sur iTunes, Amazon, Deezer et Spotify, et prochainement en physique.