Chronique

Des news de ma Saint-Valentouze

Pas de resto–bijou–bowling pour un pigiste de L’Azenda mais une partouze d’émotions avec deux spectacles très différents : Réparer les Vivants et Par le Boudu.

Réparer les vivants est une pièce adaptée du best seller de Maylis de Kérangal qu’a priori tout le public avait lu sauf moi, ce qui me procura la dérangeante impression d’avoir été invité à une soirée échangiste et d’être venu les mains vides, c’est-à-dire sans ma femme. J’avais surtout entendu parler de cette pièce comme un aboutissement de mise en scène de théâtre contemporain auréolé de l’habituelle mention « grande révélation du Off d’Avignon ». Le sujet est profond puisqu’il s’agit de suivre les différentes étapes de la transplantation du cœur du patient S. à la patiente C. à travers différents points de vue, interprétés par un seul acteur et des voix-off.

Manzi pou lo ker, il n’a vraiment pas battu la chamade.

La vraie réussite de cette pièce, c’est qu’elle m’a donné envie de lire le roman et d’envisager de léguer mon cœur-avec-mes-doigts à la science. Le traitement beaucoup trop clinique de ce parcours de cœur battant laisse finalement peu de place à l’émotion et les meilleurs moments sont ceux informatifs, où l’on découvre les méandres administratifs et législatifs du don d’organe. À choisir j’aurais préféré me faire bercer par la voix envoûtante d’un Jean-Claude Ameisen qui aurait sobrement sublimé la dimension philosophique que soulève ce type de transplantation cardiaque.

Emmanuel Noblet a choisi d’interpréter seul plusieurs personnages. C’est une sacrée performance car l’écriture est d’une précision chirurgicale mais certains personnages comme la fiancée du défunt surfeur et le chirurgien italien – censé apporter un peu de légèreté et de compassion dans ce lourd récit – n’apportent pas un point de vue très pertinent au propos. L’accent italien, c’était pas drôle et même un peu lourdingue à la longue. Le débit de paroles de l’acteur proche d’un 120 bpm est entêtant au début de la pièce mais le rythme ne varie plus, ne s’accélère pas avec l’intensité dramatique. L’accompagnement sonore est assez neutre, aussi plat que les courbes de l’encéphalogramme du surfeur comateux. Quant aux incrustations vidéos de transition, elles se bornent à des imageries chirurgicales de nos entrailles, qui ondulent lentement, comme les fractales psychédéliques d’un économiseur d’écran sous Windows 95.

Si cette pièce incarne le théâtre contemporain « qui cherche à se réinventer » (dixit la brochure), appelez-moi Manzi MacFly car j’ai un peu l’impression de m’être téléporté dans un épisode de Retour vers le Futur.

Samedi soir, direction Le séchoir, pour la dernière représentation de Par Le Boudu, le spectacle dont on a forcément entendu parler si on s’intéresse aux arts de rue et aux arts forains. J’avoue que j’ai très rarement apprécié les spectacles de clowns malgré les nombreuses variations que les arts de la rue ont pu expérimenter autour ce cette pierre angulaire du cirque. Mais cet énergumène-là est irrésistible de cruauté et de drôlerie. Du reste, malgré son grimage, est-ce vraiment un clown ? Je dirais plutôt un croisement de Carmen Cru et de Polza Mancini (personnage obèse de Blast, la bédé culte de Larcenet). Son phrasé répétitif aurait pu lasser mais les gimmicks s’enchaînent comme les tiques et les tocs d’un mécanisme d’horlogerie suisse bien huilé. Cette mécanique du rire va puiser au plus profond de cette âme meurtrie et son triste quotidien nous amène quand même à rire. Qu’est-ce qui cloche chez ce clochard ? Pourquoi je ris quand il défonce ses ongles sur la table ou qu’il se mutile en mâchouillant des tessons issus du verre à vin qu’il vient de croquer ?

Chaque tableau dévoile un peu plus le mal qui ronge ce pauvre hère, sa relation à la hiérarchie militaire, à une enfance peut-être abîmée. Les gestes sont brusques, les paroles bourrues mais l’ensemble est finalement harmonieux, terriblement humain et suscite forcément le rire complice. Le final sur ses patins à roulettes de fortune est un modèle de chorégraphie acrobatique, de chaotique millimétré, un tourbillon de sentiments qui se conclut par une chute littérale et dramatique, subtilement accompagnée par le son d’une marche militaire qui devient funèbre puis joyeuse grâce à l’ajout des cuivres d’une fanfare circassienne.

C’est cette palette d’émotions qui fait que ce spectacle tourne depuis plus de quinze ans et n’a pas pris une ride.