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On y était : En Attendant Dodo

DODO LÉ LA ?

Sergio Grondin lançait hier soir sa première création jeune public, où psychose infantile et parentalité s’embrassent dans une étrange chasse au volatile. Maman Zerbinette et papa Manzi se sont penchés sur le berceau.

VERSION ZERBINETTE

Sur le papier, En attendant Dodo est la première création jeune public de Sergio Grondin, conteur, auteur, et acteur péi, co-écrite et jouée par Lucie le Renard et Eric Lauret, deux jeunes comédiens de la compagnie Karanbolaz.

Dans les faits, ce spectacle autoproclamé "irrévérencieux", est d’une brillante perfidie. S’il attire la marmaille en évoquant la relation d’un enfant, Gustave, à son ami imaginaire : ici le dodo, oiseau mythique et disparu de l’océan indien, c’est le couple parental, chargé de restituer par la narration ce que fut l’enfance de Gustave, qui risque fortement de perturber le spectateur.

Car ce cher Gustave est un enfant différent, doux euphémisme pour évoquer sa psychose. "Un inadapté social", comme se plaisent à l’expliquer avec tendresse ses géniteurs, qui, las de se confronter à l’incompétence des institutions spécialisées ont préféré, pour sortir de l’aporie, donner corps à sa maladie mentale. Épousant par amour la folie croissante de leur rejeton, qui s’est créé à travers le volatile imaginaire un alter ego à son image, les parents de Gustave décident de faire entrer le dodo dans la famille, en lui reconnaissant une existence propre. Un choix lourd de conséquences pour lequel ce trio, mué en quatuor délirant paiera le prix fort. . .

Ultime degré de l’amour filial ou maltraitance parentale de deux adultes qui, incapables de se confronter à la violence que représente le fait de devoir éduquer un enfant différent finissent par se noyer eux-mêmes : la pièce ouvre de passionnantes abîmes.

Rassure-toi cependant, le dynamisme de la mise en scène servi par deux acteurs formidablement complémentaires appelle le plus souvent au rire, instaurant un équilibre émotionnel subtil.
Reste que la pièce est aussi prétexte, et ceux qui connaissent le travail de Sergio Grondin ne s’en étonneront pas, à s’interroger sur la cohabitation du créole et du français, mis en lumière par un couple mixte aussi hilarant qu’attachant.

Les échanges, vifs, potaches et drôles tout comme les personnages, fragiles et déterminés nous poussent finalement à recevoir cette fable iconoclaste comme un manifeste de résilience, au pays des intolérants.

Zerbinette.

VERSION MANZONE

L’histoire de Gustave, cet enfant "différent", portée par deux comédiens amoureux de chansonnette et de guitare, m’a immédiatement mis en tête une autre ritournelle, sortie des méandres de mon cerveau malade : Aujourd’hui c’est dimanche des immortels VRP.

J’ai eu un mal fou à m’enlever cet air de la tête, d’autant que l’ambiance de la pièce est globalement rigolarde bien qu’on y traite de l’altérité par le prisme de témoignages moitié-joués moitié-chantés par deux parents aimants. Personnellement, cette histoire m’a rappelé une expérience professionnelle moins drôle avec un enfant qui passait son temps à courir derrière les tourterelles, frustré qu’il était de ne pas pouvoir accéder à la volière familiale à cause d’un père sinistrement autoritaire.

Cette pièce alterne des moments de vraie joie véhiculée par l’enthousiasme (exagéré ?) des parents, et des interrogations plus sombres sur le quotidien de cette famille. Je ne veux pas faire le divulgâcheur mais pourquoi ce papa joue-t-il de la guitare, assis dans un fauteuil roulant ? Jusqu’où les parents ont-ils suivi l’imaginaire de leur progéniture ? Ont-ils vraiment adhéré au délire de dodo zombie de leur fils, apprenti-sorcier en mode Birdy ? Quelle est la part de réel et de fantasmé dans ce récit ? Dodo lé la, ou pas ?

C’est tout le talent d’écriture de l’auteur qui fait passer le spectateur par plusieurs émotions contradictoires grâce notamment à des pauses filmées – où l’on suit les pas d’un inconnu sur différents sentiers – qui rythment la narration et proposent des pistes poétiques questionnant cette bonne humeur de surface.

Observez bien la belle affiche de ce conte : l’ombre du squelette de ce volatile n’est-elle pas trop dodue ?

Manzi.