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Du déséquilibre de grand calibre

Après le spectacle Chute ! du mois de juin, le Séchoir poursuit notre éducation au cirque contemporain en proposant L’instinct du déséquilibre du collectif Iéto : un spectacle qui n’est pas dans la recherche de la perfection absolue du geste mais qui circonvolue autour de la notion de perte d’équilibre.

Victor Hugo, plutôt doué pour la causette mais tricard dans la galipette, disait : « Mettre tout en équilibre, c’est bien ; mettre tout en harmonie, c’est mieux ». Pendant une heure, les quatre acrobates de la Compagnie Iéto vont démontrer l’inverse, à savoir que l’harmonie naît du déséquilibre.

Le spectacle est une suite de tableaux très nets, comme seul le cirque sait les dessiner, surtout quand la mise en scène est assurée par Christian Coumin, une référence du cirque français depuis les années 90, professeur à la prestigieuse école de cirque du Lido et metteur en scène de nombreux spectacles qui font référence. Je pense notamment aux deux spectacles de la Cie Singulière, SoliloqueS et ApartéS, qui m’ont particulièrement emballé.

Le matériau de base utilisé ici est le bois (planches de tailles diverses, balais, …). Vous allez me dire que c’est du déjà vu, sauf que le collectif Iéto a justement été l’un des précurseurs dans le domaine : ce sont les premiers à avoir exploré l’équilibre des corps sur des grandes planches, travail qui a été repris par une tripotée d’autres compagnies par la suite.

Pour cette création, ils questionnent l’équilibre de l’objet-bois en lui-même. Comment le mouvement crée l’équilibre ? Pourquoi ce déséquilibre est-il aussi risqué que vital ? On peut y voir toute une série d’allégories sur la vie (les premiers pas d’un bébé, la première embardée à vélo, …). Ces trois voltigeurs-acrobates et une contorsionniste se meuvent dans une espèce d’état d’urgence comme s’ils jouaient leur survie dans cet espace. Obligés de cohabiter sur un îlot scénique instable, ils réalisent des figures aériennes de haut vol aussi inquiétantes que réjouissantes.

Un hymne à l’humanité amusant, branlant et brillant

Si la métaphore n’est pas ton fort mais que tu es attiré par cette idée d’équilibre sur des planches, sache que les surfeurs sont évidemment les bienvenus. Tu peux même venir avec ta petite famille car, si ce spectacle ne cherche pas le spectaculaire, il doit être appréhendé comme un moment de partage ludique, pointu et accessible.

Nos équilibristes vont essayer moult combinaisons de jeux instables, du plus idiot au plus biscornu : quel enfant n’est pas resté bloqué des heures en singeant des water flip bottle challenge, quel étudiant n’a pas usé ses phalanges à faire tournoyer son Bic autour de son pouce, quel couple de quadras avec enfants et amants ne feint pas de rechercher un équilibre hédoniste illusoire, quel gramoune ne donnerait pas la moitié de sa retraite pour attraper ce paquet de biscuits sans l’aide de son déambulateur, etc.. ?

Les petits exploits ou grandes prouesses de nos artistes émergent dans une scénographie épurée combinant tantôt des séquences burlesques à la Buster Keaton tantôt des tableaux plus oniriques ; en particulier un passage associant chaussures magiques et balais communs, véritable monument de poésie de l’absurde.

Je recommande ce spectacle transgénérationnel car les niveaux de lecture sont aussi variés que récréatifs. Dépêchez-vous, il reste encore quelques places pour avoir la chance de les écouter chanter, se taire, danser, vivre et survivre dans ce balai de futiles défis.

Manzi