Portrait

Eliasse

Auteur, compositeur, chanteur et multi-instrumentiste. Eliasse ne se la raconte pas pour autant ! Portrait

Affirmé dans son identité et les valeurs qu’il porte, il fait la musique et les mots comme il est : métissés, nuancés et impliqués.

La musique d’Eliasse est un heureux mélange de sonorités et de rythmes, à travers le monde et les époques. Comment ne pas passer dix heures à tenter d’expliciter son style, à lui ?

S’il fallait une étiquette…

« Mon style de musique a un nom, un nom qui a été créé par un artiste Comorien d’origine Mahoraise du nom de Baco : ça s’appelle le Za Ngoma ». Le terme, qui signifie « tout ce qui vient de Ngoma (les percussions) », définit en réalité un ensemble de musiques.

Les percussions, ça sous-entend les rythmes, qui signent un style musical (comme celui du maloya ou du séga locaux). Or, aux Comores, il en existe des dizaines. « Nous, on a tellement de rythmes, et on mélange ça avec tellement d’autres choses, qu’on a des difficultés à nommer un style. On avait cette richesse et on avait besoin de trouver une identité. Quand Baco a lancé cette idée-là, je me suis dit : lui il a tout compris. Moi j’ai pris ce drapeau-là et je vais défendre ça ».

Ce n’est pas de la musique traditionnelle pour autant : il ya là des influences rock, blues, funk, des instruments venus de partout dans le monde. « L’idée ce n’est pas de défendre la musique traditionnelle, l’idée c’est de la préserver tout en évoluant avec. La tradition c’est aussi quelque chose qui évolue à travers un temps ». Ainsi, sans perdre sa racine profonde mais en élargissant son rayon à des couleurs plus modernes, la musique offre un accès à qui l’écoute vers ses origines traditionnelles. « C’est un pont, ça amène les gens à y revenir, pour ceux qui sont intéressés par la tradition ».

Métissage et tissage musical

Eliasse est né en Grande Comore d’une mère Anjouanaise et d’un père Grand-Comorien, originaire de Madagascar. Durant toute son enfance, les vacances c’était à Anjouan. Plus tard, Eliasse vécu à Mayotte durant 7 ans. C’est là qu’a commencé sa « vie de grand ».

« Je suis des quatre îles », dit-il pour résumer. Cela s’inscrit en lui à tel point qu’il écrit ses textes dans deux ou trois dialectes de l’archipel, parfois même en les mélangeant selon les besoins de la rime ou du flow. De même avec le français, l’anglais ou encore le Swahili. Au final, l’ensemble du message reste compris, grâce à la magie du contexte et des similitudes de sonorités.

Eliasse apprécie particulièrement ce jonglage linguistique. « Je rêvais de faire des études de langue », confie-t-il. « J’aime bien métisser : je pense qu’il n’y a pas de hasard, c’est quelque chose de très profond, voire peut-être d’inconscient »… Après tout, l’artiste n’exprime-t-il pas toujours (et parfois à son insu) ce qui le compose et fait de lui ce qu’il est ? A cela se mêlent les apports du hasard, cueillis au fil de la création. « On ne sait pas ce qu’on créé : c’est le hasard qui te dit c’est là le truc ».

Le mélange se retrouve dans le son. Des instruments traditionnels ou non, des sonorités du monde entier, anciens ou nouveaux. Eliasse joue du Merlin (instrument à cordes à découvrir), du kayamb, de la bouteille de bière (si, si), dont le son ressemble à celui du sifflet Ouzbek (oui oui), et du ravane.

Pour écrire, il part souvent de ce qu’il compose à la guitare : c’est le rythme qui dicte le thème, parfois par opposition ou contraste entre la légèreté d’une mélodie ou d’un rythme et la gravité des mots qui s’y posent. Eliasse se soucie de la nuance : « j’essaie par exemple de ne pas mettre de la tristesse dans tout » (la musique et le texte). Point trop n’en faut.

Polyglotte pour dire quoi ?

Dans ses chansons, Eliasse parle souvent de questions politiques. Il aborde par exemple ce qui se passe aux Comores (notamment entre Mayotte et les Comores). « C’est le même peuple. Le vrai combat c’est de faire en sorte que les deux populations s’entendent ». Il s’agit pour lui de ne pas gober les histoires qu’on nous raconte sans réfléchir.

Eliasse se définit cependant davantage comme un artiste « conscient » plutôt qu’artiste engagé. Pour lui un artiste engagé l’est dans ses textes, mais aussi dans sa vie, sur le terrain, dans l’action. « Moi je ne suis pas sur le terrain de cette façon-là. J’ai cette arme qui est la musique et je vais aller dans ce sens là ».

Il s’efforce donc, à travers sa musique, de (faire) se questionner, constater, interroger les points chauds de l’actualité de sa région … Pour le moment en tout cas. C’est déjà pas mal.

Son écriture recèle une foule de messages en filigrane et la lecture peut s’en faire sur plusieurs niveaux de profondeur. Par exemple, la chanson « juste un peu d’amour » peut a priori paraître très légère. En réalité s’il y est question de relation d’amour entre les gens, voire entre les peuples, elle dénonce aussi les hypocrisies. Une autre chanson parle de manioc à 976 francs : cela fait référence au numéro du département, des relations entre Mayotte et les Comores, et de la départementalisation de l’île.

Les sujets concernent de prime abord les Comores, mais les chansons se veulent « élastiques », c’est-à-dire extensibles à des préoccupations et ressentis plus universels. La conclusion de tout cela, le fonds de l’affaire, reste un message de paix.


Passé, présent, futur... la petite bio

Eliasse ne se prédestinait pas à une carrière de musicien, du moins, le pensait-il. Il a appris à jouer du tari à l’école coranique et se produit pour les premières fois en public.

Plus tard, il accompagne ses amis aux percussions. En 1998, il joue aux côtés de Paalesh, et se voit proposer, l’année suivante, d’accompagner Maalesh en tournée. Ce qu’il fera pendant plusieurs années et qui lui permettra de voyager dans le monde grâce à la musique et de découvrir les ficelles du métier.

En 2005, il connaît un tournant décisif pour sa carrière : ayant toujours écrit des chansons « en cachette », il décide de les présenter au grand jour, en son nom propre (« même pas peur », dit-il en riant). Il est temps. En 2008 sort son premier album, Marahaba (qui signifie « merci »), sur lequel il réalise seul un bon nombre de tâches.

Cette année, à la rentrée, il sortira un nouvel EP 6 titres, sous le label « Ma Prod », avant-goût d’un album qui suivra probablement bientôt. Son projet solo a été présenté au IOMMA début juin, d’où découleront, on lui souhaite, quelques bonnes nouvelles et rencontres dans un avenir proche.

En attendant, Eliasse est en tournée à la Réunion jusqu’à la fin du mois, tantôt en solo, tantôt dans sa formation trio, avec Jimmy Rakotoson à la batterie et Moadib Garti à la basse.

Il reste donc encore quelques occasions d’aller écouter, découvrir et suivre cet artiste aux multiples facettes.

Lalou


Ses prochains concerts :

  • Vendredi 15 juin - 18h | La Saline | La Bodega | Gratuit
  • Dimanche 17 juin - 19h | St Leu | Ronda. Chez Tiroule | Gratuit
  • Mardi 19 juin - 19h | St Paul | La Cerise | Au chapeau
  • Vendredi 22 juin - 21h | St Pierre | Le Toit | Gratuit
  • Dimanche 24 juin - 20h | Piton St Leu | Mon ti Piton | Gratuit