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Eloge de la folie

Don Quichotte. 1200 pages. Tout le monde connait le roman de Cervantes. Mais soyons clairs, personne ne l’a lu. En 2013, la Compagnie Public Chéri, dirigée par Régis Hebette, décide d’adapter ce monument littéraire sur les planches. Et de le condenser en deux heures de spectacle. Reste à savoir en quoi les pérégrinations d’un hurluberlu du XVIIème siècle, fou de chevalerie, peuvent bien intéresser les spectateurs pétris de numérique et de modernité que nous sommes.

l est des clichés qui ont la vie dure. Quand on pense au Quichotte, surgissent instantanément les mêmes images : une monture famélique, guidée par une parodie de chevalier, affrontant une armée de moulins qu’il prend pour des géants. Derrière lui, son écuyer Sancho Panza essuie les plâtres et la folie de son maître. Pourquoi Quichotte bat-il la campagne ? Quelle est sa quête ? Les critiques se déchainent pour nous éclairer.

Retenons qu’au commencement, un gentilhomme désargenté, Alonso Quichano, obsédé par les livres de chevalerie, est victime d’un trouble du jugement. Le voilà qui se prend pour le chevalier errant Don Quichotte, dont la mission est de parcourir l’Espagne sur son vieux cheval Rossinante, pour combattre le mal et protéger les opprimés. Rien que ça. Il prend pour écuyer un naïf paysan, Sancho Panza, dont la principale préoccupation, outre le fait de se remplir la panse, est de supporter les visions de son maître et de leur donner un contrepoint.

Dès lors, le thème majeur du roman apparait : à une époque où, entre baroque et classicisme, l’homme du XVIIème siècle tente d’imposer la suprématie de la pensée rationnelle, Cervantes fait entendre une autre voix, celle de la folie, qui mène bataille contre la tristesse du rationalisme.

Et le philosophe contemporain Deleuze, d’ajouter que Don Quichotte, « n’est pas du tout un type qui se trompe (...), c’est un grand voyant, c’est un visionnaire. Oui il est halluciné. Évidemment, quand on voit ce qu’il y a derrière les choses, on est halluciné. »

La courageuse position de Cervantes, qui refuse de séparer le vrai du faux, le visible de l’invisible, et le réel de l’imaginaire, est la clef de voûte de l’interprétation proposée par Régis Hebette. Or, qu’on se le dise, pour le metteur en scène, les points d’achoppement entre le XVIIème et le XXIème siècle sont nombreux. À commencer par cette obsession d’un ordre binaire du monde. Cervantes et Hebette se rejoignent quand à l’impossibilité de poser une frontière ferme, entre folie et raison.

Cela étant posé, Quichotte se prête merveilleusement à l’interprétation théâtrale. Parce qu’il est une affirmation poétique du pouvoir de transformation que recèle l’imaginaire des humains. De quelle fiction voulons-nous être les acteurs ? interroge la pièce.

Pour combattre ce que la critique Juliette Chemillier nomme « Le geste castrateur du rappel à la réalité », Quichotte utilise ses armes : les mots. En renommant les choses et les êtres, et qu’importe ses visions, il reformule les conditions de leur apparition, donc l’existence. C’est ce qui explique d’ailleurs le vertige de Sancho, celui qui maintient son maître en prise avec le réel mais subit aussi, par ce parcours initiatique, une transformation.

Lorsqu’on demande à Hebette pourquoi il a centré son adaptation sur le duo Sancho/ Quichotte, alors que le roman de Cervantes multiplie les personnages, l’homme explique qu’un défaut de subventions pendant le montage de la pièce l’a incité à réduire le nombre d’acteurs sur le plateau. Merveilleuse ironie du sort, quand on sait que le roman de Cervantes est aussi allégorie de la pauvreté.

La mise en scène à l’épure, ouvre donc l’imagination, utilisant des objets symboliques aux multiples fonctions, afin que tout fasse signe, comme le veut l’esprit du texte.

Avec un Quichotte interprété par 3 acteurs différents pour exprimer les contradictions inhérentes au personnage, et faire entendre, par cette mise en abîme, la voix de Cervantes, Hebette et son héros livrent bataille, pour que notre réalité ne soit pas « la fiction du plus fort ». Et qu’advienne enfin, le règne des agneaux.

Zerbinette