Billet d’humeur

Entartons le street art

Quelle est la différence entre un artiste normal et un street artist ? C’est très simple.

Le premier réserve ses croûtes aux masochistes myopes qui font l’effort de venir aux vernissages, à ces aristocrates qui se gavent de toasts mous aux abats de porc et de rosé en cubis en parlant d’élégance pour l’amour de l’Art et du médisant entre-soi culturel. Le second, lui, impose en pleine rue ses dégueulis de couleur et ses « questionnements » crétins à des milliers d’innocents qui n’ont rien demandé à personne. Pour se justifier, il prétexte bien sûr de rebelles convictions. On sait bien que la réalité est toute autre.

Trop feignants pour s’inscrire dans une école de beaux arts et devenir artistes par la voie royale, ces peintres du dimanche soir veulent que leurs œuvres soient vues immédiatement par la foule des usagers de l’espace public. Peinturlurer les dessous de ponts ou les friches industrielles ne leur suffit plus. Ils sont prêts à tout pour accéder à une forme de célébrité individuelle à laquelle ils aspirent forcément quitte à effacer la fresque de leur prédécesseur ; leur démarche n’étant qu’une mise en scène de leur propre égo, qui ne prend aucunement compte du regard des autres ni de leurs congénères.

On a tous connu au collège ce pote introverti qui faisait ses gammes sur les tables du bahut en dessinant des bites ou des symboles anarchistes ou, encore mieux, des bites anarchistes, au lieu d’écouter des profs qui auraient pourtant pu l’aider dans la recherche d’un blase un peu moins naze. Cet acte originel et obsessionnel est pour moi le plus touchant, et je peux même comprendre le besoin psychologique de cet art exutoire au-delà de cette phase acnéique. Ce vandalisme comme réponse au laid architectural – et Dieu sait que nous sommes comblés à la Réunion – peut parfois proposer une démarche artistique ou politique pertinente. À Paris, Azyle, le célèbre tagueur de la RATP qui s’est fait coincer après avoir « joué » pendant 17 ans avec les forces de l’ordre parisienne ne cherche pas d’excuses, reconnaît avoir suivi une thérapie pour se sevrer de cette addiction et veut juste être puni au juste prix. Il y a là une noblesse et une vraie fantaisie dans cet art contestataire.

Mais le discours, la noblesse et la fantaisie s’effondrent souvent bien vite. Lorsque par habitude, par hébétude et par lassitude, les passants auront fini par accepter le street artist comme faisant partie de leur paysage quotidien, celui-ci s’empressera de transformer sa notoriété en quote marchande, et rejoindra sagement ses petits camarades dans les galeries prout prout et les catalogues d’expo. Les plus chanceux – ils se comptent sur les doigts de la main — auront même l’honneur de répondre aux commandes de riches mécènes, parce que vous comprenez, faut bien payer son bidon de Mauvilac. Allez leur demander si une commande peut nuire à l’inspiration, ils vous serviront le plus sérieusement du monde la soupe habituelle à base d’interaction avec le lieu, de dialogue avec le bâti, de dépassement de soi, de désir de subversion subvention massive...

Les entreprises ont trouvé la formule idéale pour déduire fiscalement une partie de leurs revenus imposables et apporter une touche branchouille à leur communication. Finies les dépollutions onéreuses pour le B.T.P et c’est parti pour les stations d’épuration mega funky, les piles de béton abandonnés qui font rêver ou les châteaux d’eau vraiment trop beaux. Le citoyen à qui l’on a rien demandé doit se coltiner les mêmes visuels un peu partout sur l’île et n’a plus qu’une envie : faire péter à coup de grisou tous ces Gouzous.

Le street art n’est finalement qu’un alibi. Un peu comme, dans les foires agricoles, on invite toujours des tresseurs de vacoa pour faire couleur locale, on ne peut désormais plus se passer d’un street artist pour animer les fêtes populaires dédiées aux « cultures urbaines ». Vous avez besoin de déguiser votre soirée sponsorisée en happening underground branché et fidèle aux valeurs rebelles de la contestation hip-hop ? Composez le zéro-six d’un crew en place et proposez-leur un live painting. Et voilà nos graffeurs qui s’improvisent décorateurs pour des sessions « black music » organisées dans des lieux conventionnés peuplés de bobos, pendant que les habitants du quartier se réunissent dans les rues adjacentes autour d’un braseiro en écoutant du ragga. Personne n’a dû leur expliquer que la « culture urbaine », elle était payante, à l’intérieur.

Bon, j’en aurais bien remis une couche sur mes amis badigeonneurs, mais je dois filer porter l’échelle d’un ami pastelliste qui a le projet de recouvrir de gigantesques panneaux publicitaires en reproduisant le paysage masqué par ces verrues urbaines et rurales. C’est éphémère, ça me fait marrer, c’est pas du Caravage mais ça recouvre ce matraquage.

Manzi