Coup de coeur

Fallait-il voir Amphitryon ?

Qu’on se le dise tout de suite, la lecture de ce papier est absolument inutile

. La comédie de Molière, qui marquait l’ouverture de la saison théâtrale au Grand Marché s’est jouée à guichet fermé. Complet des semaines avant le jour J, c’est dire si la plèbe n’a pas eu besoin d’arguments pour se laisser séduire par ce caprice des dieux.

Pourtant, Amphitryon n’est ni la plus facile ni la plus célèbre des comédies de Molière. Prenant pour cadre l’Olympe et ses dieux tyranniques, elle nous livre ici les facéties de Jupiter, ce divin mâle pleinement dominé par ses pulsions, qui jette son dévolu sur une appétissante mortelle. Comme la donzelle est mariée, il use de ses pouvoirs pour revêtir les traits de son époux et jouit ainsi d’une nuit de délices. Comme souvent chez Molière, maîtres et valets sont pareillement dupés puisque Sosie, valet d’Amphitryon, subit lui aussi l’outrage d’avoir un double en la personne de Mercure.

La mise en scène d’une telle pièce suppose d’esquiver de nombreux écueils. Tout d’abord la langue de Molière, certes délectable, est très métaphorique. Le registre soutenu et l’alexandrin accentuent parfois la complexité du discours. Ajoutons à cela que la multiplication des quiproquos génère parfois une lassitude. L’insistance de Molière à vouloir nous montrer la stupeur de l’époux trompé par un double dont il ne comprend pas la présence est parfois pénible.

Reste que cette comédie, contrairement aux autres, s’achève par une morale réjouissante pour les sens mais un peu gratuite sur le plan de l’intrigue : elle ne permet pas de justifier les tourments dont le pauvre amphitryon a été victime : " Sur telles affaires, le meilleur est de ne rien dire" conclue Sosie, cynique.

Pourtant, cette mise en scène de Pierre Couleau, parvient à dynamiser l’intrigue. Le mot d’ordre qui semble avoir permis d’orchestrer l’ensemble est le " point trop n’en faut" et il faut bien l’admettre, c’est une réussite. Côté décor, point d’abus. Quelques jolies planètes pour asseoir le domaine divin, quelques fumigènes, peu d’objets sur le plateau, au plus un deus ex machina final sorti de sa traditionnelle trappe que l’on accepte volontiers comme hommage rendu à la tradition d’époque.

Côté costumes, point de folies non plus. Les personnages portent les attributs de leur rang sans fioritures ostentatoires. On se permet tout juste quelques vers slamés, quelques contorsions cocasses tenant du film de science fiction ou du dessin animé mais l’esprit de Molière n’est pas dénaturé.

Ce qui force finalement le respect, c’est l’excellence des acteurs qui portent à la perfection un phrasé périlleux, imposant au spectateur un rythme effréné et allégeant considérablement les difficultés du texte par une interprétation des plus réussies. Contemporaine sans déposséder le texte ni trahir son auteur, la mise en scène de Guy Pierre Couleau révèle les artifices cocasses de nos prétentions sexuelles et les transports grotesques de nos âmes lorsque l’ego, méconnaissant nos pulsions, prétend se tailler la part des dieux.

Zerbinette