Chronique

univers-île - Labelle | Label InFiné | Sortie le 8 septembre

Fantamystique

Prémonitoire. La couverture de son premier opus représentait une sorte de constellation. L’accueil spectaculaire d’Ensemble, album autoproduit, a bel et bien propulsé Labelle au milieu des étoiles.

Prix musicaux (Voix de l’Océan Indien 2014, Prix Musiques de l’Océan Indien 2015), salutations des médias (pas que L’Azenda hein !(1)), invitations en festivals (Trans Musicales de Rennes, Nuits Sonores, Francofolies), signature sur un label renommé (InFiné(2)), etc.. Sa deuxième production, univers-île, confirme cette mise en orbite. Ecouter ou se faire Labelle en concert, c’est partir loin, haut, ailleurs.

Etiquetée « électro-maloya », la musique de Labelle est bien plus que ça. Il n’est point question seulement de rythmes digitaux, de réduction numérique de sons analogiques, d’une reproduction synthétique d’une musique ancestrale. Le son de Labelle est une invention, une nouvelle façon de jouer de la musique. C’est un univers à part entière où émancipation et tradition s’ajoutent, se combinent, se métamorphosent.

Nous ne sommes ni dans le nouveau, ni dans le renouveau. Nous sommes dans la projection, la filiation, la recomposition. « Les premiers réunionnais ont inventé le maloya en utilisant les percussions qu’ils avaient sous la main. J’aime penser que s’ils avaient possédé des boites à rythme, ils ne se seraient pas privés pour les utiliser… Se limiter à un instrumentarium pour jouer du maloya, c’est figer une musique qui se veut toujours vivante, ce serait dommage. Tout est à réinventer, en permanence. »

Au commencement donc, du moins sous nos latitudes, son premier album Ensemble sorti en 2013 après une campagne de crownfounding. Loin du folklore des beats soléy ou de l’obsession patrimoniale, cet opus, compilation de plusieurs morceaux créés à la mano dépoussiérait le maloya de façon inédite, subtile et magique grâce à des nappes numériques concoctées avec soin. « Je n’utilise pas de sons préenregistrés ou de vrai sample, je fais du micro- découpage note par note. Un travail de fourmi, mais qui me permet des textures très acoustiques, comme de la musique faussement traditionnelle, un peu sale. ».

Labelle n’était pas le premier à s’aventurer sur cette voie même s’il lui arrivait, en métropole, de mettre du Danyèl Waro au milieu de ses mix. Lorsqu’il est venu s’installer à La Réunion, en 2011, Psychorigid ou Jako Marron étaient déjà dans l’exercice. Mais l’alchimie d’Ensemble sera marquante. Le psychédélique se mêle à l’onirique, les multiples confluences du maloya - afrique, inde, mada, comores, etc.. - se croisent sous influences transe, électro ou techno des ghettos.

La recette n’est pas le fruit d’un encodage du traditionnel mais l’expression d’une personnalité, d’une histoire, d’une quête : « le mélange maloya-électro, c’est le mélange de la culture de ma mère, qui est Métro, et de celle de mon père créole, qui est né à Terre Sainte. Ca représente ce que je suis. et puis, je suis très sensible à la spiritualité qui se dégage de l’île, de cette musique. Ce côté ancestral, très profond, je crois que ça marque beaucoup ce que je fais. Et enfin, je pense que réussir cette fusion entre le moderne et la tradition, c’est le seul avenir possible pour le maloya. ».

La messe était dite. Ces dernières années, Labelle se produira un peu partout, ici comme ailleurs.

De ces multiples scènes, comme d’autres projets et collaborations (Kaang avec le chanteur sud-africain Hlasko, Trois tambours, un lion avec l’asso perchée Constellation, Duvidha avec Prakash Sontakke), naitront non seulement de formidables rencontres mais aussi l’envie d’écrire, de composer un peu différemment. Ainsi, durant ces deux dernières années, Jeremy a pris soin d’écrire un second album « qui cette fois n’est pas un amalgame de morceaux partant dans diverses directions. univers-île raconte, titre après titre, une histoire, un voyage ».

Et quel voyage ! univers-île est à la fois ancré dans la terre et dans l’espace. L’enchainement des titres suggère une ascension intime et stellaire. Si on retrouve la pate ciselée de l’artiste - un méticuleux assemblage de symphonies célestes, de sonorités métissées et de boucles contemporaines -, l’ensemble relève du voyage initiatique. Et pour nous emmener dans son amas d’étoiles (qui étaient appelés univers-île au XIXème siècle, avant que les télescopes nous permettent de distinguer chacune d’elles), Labelle a choisi de se faire accompagner sur une majorité de ses pistes d’invités particulièrement lumineux. Jugez plutôt : Zanmari Baré, Natiembé, Maya Kamaty, Prakash Sontakke, Hasawa, João Ferreira et Ballaké Sissoko. Et même si nous n’avons pas encore atterris - son album, qui sortira ce 8 septembre mais que nous avons eu le privilège d’avoir depuis quelques jours, tourne en boucle à la rédaction -, nous attendons avec impatience de pouvoir le voir sur scène(3). Etrenné au festival Rio Loco de Toulouse et lors des Les Nuits de Fourvière à Lyon (1ère partie de Gaëtan Roussel de Louise Attaque) en juin et juillet derniers, le spectacle(4) qui découle de l’album - on peut utiliser ce terme pour les concerts de Labelle - a marqué les esprits. Un extraterrestre pareil, tu m’étonnes !

Sand

(1) Alors que nous préparons notre article dans L’Azenda, nous apprenons que d’autres journalistes de petites revues - Inrocks, Nova, Télérama ou encore The Quietus et Songline de Londres, WDR Cosmo le Nova d’Allemagne, XLR8R à New York)- ont déjà interviewé Labelle et devraient faire paraitre leurs chroniques sur univers-île très bientôt.

(2) « J’ai intégré le catalogue d’InFiné. C’est un peu comme passer un cap, jouer en 1ère division » remarque timidement Jeremy. Effectivement, le label InFiné a fêté ses 10 ans cette année. ça devrait vous dire quelque chose. Invités par les électropicales, ils sont venus fêter l’événement à La Réunion le 25 février dernier lors d’une soirée à La Cité des Arts. Voici ce que nos confrères des Inrockuptibles disent d’eux : « Eviter les routes trop fréquentées et bien éclairées constitue souvent la voie royale pour découvrir l’inattendu, relever le détail savoureux. Dans les jours de malchance, cette démarche fureteuse peut se retourner contre les promeneurs, perdus à force de refuser les parcours balisés. Au contraire, loin de s’égarer, c’est en refusant les facilités et les grands axes que le label InFiné a trouvé son identité et construit sa cartographie inouïe ».

(3) En tournée à partir d’octobre. Labelle interprétera ses nouveaux morceaux sur scène accompagné de Linda Volahasiniaina (valiha, kabôsy) et Matthieu Souchet (pad, percussions, batterie).

(4) Artiste associé à la Cité des Arts, Labelle a pu y développer la scénographie de son concert, faire venir Marine Philomen Roux pour travailler à la création lumière avec Gabrielle Manglou


Jean Cabaret, programmateur du Séchoir nous donne son avis sur l’album de Labelle.

Univers-Ile de Labelle sort sur le label In Finé et c’est un événement artistique majeur. Parce que In Finé est une maison très repérée dans le champs des musiques électroniques fines et que trouver Labelle aux côté de Murcof, Rone, Francesco Tristano et, excusez du peu, de l’immense Carl Craig, ce n’est pas rien.

Mais c’est d’abord un événement artistique, un jalon pour la musique réunionnaise. Univers-Ile est un grand album du matin. Nombreux sont les morceaux qui évoquent la sensation de l’éveil, le flottement entre sommeil et mise en route. Dans une absolue sérénité, cette musique berce, inonde, enveloppe. Univers-Ile est un grand album de l’ouverture.

Labelle sait désormais qui il est et n’a plus besoin d’affirmer une identité "maloya - techno de Detroit" un brin tirée par les cheveux. Il peut sortir de sa chambre et aller jouer avec ses camarades Zanmari, Prakash, Ballaké, Maya, Nathalie... La musique de Labelle est plurielle par essence, englobante et jamais globalisante. Elle ne cannibalise pas ses invités mais les emmène dans un terrain numérique inconnu.

Univers-Ile est enfin un grand album de l’équilibre. Le côté terrestre incarné par les percussions, les infrabasses et la transe maloya est toujours contrebalancé par le côté spacial d’une électronica plus légère que l’air. L’équilibre entre sonorités du monde et pures nappes électroniques est assumé pour créer un album profondément réunionnais et universel.

Mais soyons clairs, la musique de Labelle peut plaire ou ne pas plaire. Elle n’est pas "facile" et, à l’heure de l’immédiateté connectée, elle demande à l’auditeur du temps, de l’accueil et de l’écoute. Et c’est en cela qu’elle est précieuse.