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Kala

Femme puissante

Grâce à Léone Louis, Kala, personnage mythique affadi par l’époque contemporaine, retrouve son lustre. Une pièce à découvrir au cours de ce second semestre 2017. Récit d’une salutaire résurrection.

Dans l’imaginaire collectif, le mythe a le pouvoir d’unifier un peuple autour de valeurs communes. C’est un lien transgénérationnel, qui, par sa permanence, aide à la construction de chacun. Mais comment construire son identité de femme à La Réunion si le mythe de référence en la matière, à savoir celui de Kala-GranmèrKal, femme jadis puissante et révérée, est réduit aujourd’hui à un rôle folklorique dans la mascarade d’Halloween ?

C’est pour retrouver l’essence d’un personnage central de la condition féminine réunionnaise que Les Compagnies Karanbolaz et Baba Sifon ont décidé de créer Kala, une autofiction aux allures de tragédie moderne.

Seule sur scène pendant cinquante minutes, la conteuse et comédienne Léone Louis entreprend de raconter un pan de sa tragédie familiale. Inutile de chercher à déterminer, dans cette parole qui jaillit, la part autobiographique. Kala est une autofiction, c’est à dire une oeuvre dont le propos, loin de nourrir le voyeurisme, est de chercher l’universalité d’une expérience.

Le spectacle a été écrit à quatre mains avec le comédien et auteur Sergio Grondin, qui partage avec Léone Louis une passion commune pour les arts de la parole. Pour l’artiste, qui est également le metteur en scène de la pièce, la problématique était la suivante : « Où sont les Kala aujourd’hui ? Et comment l’histoire de cette âme errante, ancienne esclave devenue libre, peut-elle résonner dans celle de la femme réunionnaise moderne ? ». Les thématiques abordées dans la pièce répondent à ce questionnement de bien des manières.

D’abord en ce que Léone Louis, l’héroïne du récit, subit comme Kala jadis, le poids d’un héritage familial qui la meurtrit. Humiliées, privées de voix donc de liberté d’expression, les femmes de sa famille répètent un scénario aliénant dans lequel s’étouffent leurs émotions, comme leurs ambitions.

À ce titre, Kala fait office de modèle réparateur, parce qu’elle est un contrepoids puissant à l’oppression. La comédienne rappelle que Kala est avant tout « une des premières femmes noires, libre, qui vole ». Entendons une femme qui, par la peur qu’elle inspire, a obtenu le respect des hommes, à une époque où l’esclavage et sa position de femme justement la plaçaient en état de soumission.

« Kala est là pour qu’on n’ait pas honte de nos origines », ajoute la comédienne, qui rappelle qu’à ce titre, la pièce est une excellente base de réflexion pour les adolescents réunionnais parfois embourbés dans ces questions identitaires.

Difficile de fait de ne pas voir cette nouvelle création comme le pendant féminin de « Kok Batay », autre autofiction écrite et jouée par Sergio Grondin en 2013. D’abord parce que du Kok à Kala, il est encore question d’un envol difficile. Écrasés par des liens de filiation qui les asservissent, le héros et l’héroïne de ces deux récits se questionnent respectivement sur le poids de leur héritage familial et originel, et cherchent, par le pouvoir des mots, un allègement. Ensuite parce qu’on y retrouve dans la bouche de Léone Louis l’écriture lapidaire de Grondin, qui n’a pas son pareil pour dire l’ineffable à coup de scalpel. Les mots de Kala, comme l’étaient ceux de Kok Batay, sont des coups de poing qui ne ratent pas leur cible.

Reste que la scéno à l’épure, qui place la comédienne devant son lit de jeune fille, nourrit encore une fois la sphère de l’intime. La légende traditionnelle de GranmèrKal est ragaillardie, qui par la musique électro, qui par la voix de la chanteuse Kaloune, dans une volonté de moderniser les arts de la parole En réaffirmant le pouvoir guérisseur de ce mythe, Kala survole nos failles. Afin que ses mots sur nos maux, enfin, apaisent.

Zerbinette


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