Chronique
Un teen-movie vintage, Kevin Bacon et un walkman contre un remake à l’identique, des filles torrides et du gros booty shaking ghetto : c’est le CLASH un peu spécial de cette semaine, qui oppose le Footloose original de 1984 à sa relecture, sortie en salles cette semaine.
Claude Chabrol, un cinéaste majeur
Le réalisateur français Claude Chabrol s’est éteint en septembre 2010 à l’âge de 80 ans. Cinéaste, producteur, acteur, scénariste (...) +++
Surfant sur le revival des années 80, l’industrie du film retourne depuis quelques mois, parfois à l’identique, les films cultes des années Reagan : après Karake Kid l’an dernier, Fright Night, Conan ou The Thing cette année, pas loin d’une vingtaine de projets similaires sont dans les tuyaux pour 2012, de 21 Jump Street, qui sortira l’an prochain à Scarface, en passant par Robocop, Blade Runner, Total Recall, Excalibur ou même Johnny 5.
Alors faut-il se précipiter dans les files d’attente des multiplexes, ou exhumer nos vieux cartons de VHS, surfer sur eBay pour racheter des magnétoscopes et revoir les versions originales ? Eléments de réponse avec le dernier sorti de ces remakes en Wayfarer vintage : Footloose.
Footloose, version 1984
Le pitch : Un jeune urbain très in débarque à Bomont, bled de puritains ringards sous l’influence d’un pasteur rigoriste pour qui la danse est un pêché mortel. Armé d’un walkman, d’une mixtape et d’un tempérament rebelle, il va libérer une jeunesse bien sage qui ne demande qu’à faire des boums au champomy.
Le Genre : Teen movie typique des années 80
Déjà, il y a Kevin Bacon jeune, maigrelet, dansant rageusement dans la pénombre d’un vieux garage à tracteurs. Et puis, il y a Sarah Jessica Parker et son faciès poupin ingrat encore épargné par le scalpel, avec un gros pif et des sapes vraiment has-been. Mais au-delà de sa dimension pittoresque, le film appartient à son temps dans la tension qu’il met en scène entre une Amérique puritaine et sa jeunesse encore timide qui étouffe dans l’ennui de valeurs trop vieilles : c’est le début de l’adolescent comme phénomène de société, cette créature en devenir pétrie de malaises et de grandes aspirations qui sera au centre d’une filmographie abondante et réjouissante de 1982 à 1991.
Ce qu’ils réclament, ces gamins des 80’s, c’est une issue de secours, une échappatoire à l’efficacité qu’exigent d’eux les adultes, ces ratés de la Love Generation rangés des voitures qui refusent de comprendre que les bulletins scolaires ne sont pas le seul moyen d’évaluer le bien-être de leur progéniture. Ce qu’ils veulent, c’est la liberté de vivre pour eux-mêmes, et pas seulement pour assurer leur avenir financier.
Les jeunes de Footloose dansent simplement pour s’amuser, ils dansent souvent mal, sans perfection technique, simplement, comme des humains normaux, un peu mal dans leurs pompes. Ils cherchent juste un espace de liberté et de défoulement en marge de la société de compétition, un trip presque primitif (« Danser, c’est notre manière de célébrer la vie », expliquera le héros devant conseil municipal, pour tenter d’obtenir une autorisation de boum). En cela, ils sont très différents des gosses des nouveaux films de danse, dont l’enjeu principal tourne toujours autour d’un concours, où l’on n’existe qu’en écrasant l’autre, où tout ce qui compte, c’est gagner : précisément ce que cherchent à éviter les ados de 1984.
Ce petit film désuet sent bon la vie, la fraicheur des révoltes juvéniles et des passions de cour de collège. Il est à l’image du cinéma américain des années 80 : léger mais pas idiot, commercial mais agréable. Il se revoit sans mal.
Footloose version 2011
Le Pitch : Un city kid fashion sapé bogoss genre H&M débarque à Bomont, bled paumé super naze où la danse et le rock’n’roll sont interdits par un pasteur tyrannique. Ni une, ni deux, le keum il envoie du gros hip-hop acrobatique dans un parking et il ambiance la fille du curé en mode ragga-love. SWAGG !
Le genre : Remake érotisé
Le scénario est exactement le même, quasiment scène pour scène. Tout juste les scénaristes ont-ils fait l’effort de mettre à jour les dialogues et la musique, afin que le jeune consommateur puisse plus facilement s’identifier aux personnages. La différence principale entre les deux versions tient au rapport au corps et à la normalité qu’elles mettent en scène. En 2011, les jeunes garçons dansent ridiculement bien, comme des pros surentrainés : ils enchaînent les sauts périlleux impossibles comme si c’était le genre de truc qu’on apprend à cinq ans, quelque part entre l’alphabet et les produits en croix. Poseurs virils et virtuoses, ils portent des fringues de marque et se la pètent à qui mieux mieux. Les filles, caricatures hypersexuées de figurantes de clip de rap, se déhanchent comme des greluches bourrées à un concours de t-shirt mouillé. C’est normal, c’est comme ça, y a rien à dire.
Sauf qu’on n’est plus en 1984, et que les revendications des adolescents d’hier n’ont plus lieu d’êre aujourd’hui : on leur a tout donné. Ou plutôt, on leur a tout vendu : la danse, le sexe, le style, la vie et jusqu’aux révoltes, tout a été digéré par le business, qui régurgite ces aspirations existentielles dans la bouche des oisillons consommateurs sous forme de clips, de fringues et de télévision. Erotomanes en rut perpétuel, essentiellement compétitifs, les personnages 2011 récupèrent le discours de la rébellion originale pour injecter du sens dans ce qui est devenu une forme d’automatisme. A les regarder danser comme des pantins parfaits, beaux comme des top models, agiles comme des pros, on se dit que tout est foutu : aujourd’hui, l’impasse est là, précisément, dans l’envie de singer le discours émancipateur et impertinent qui fonde la publicité contemporaine.
Ce gros film moderne pue la mort, le moisi des révoltes recyclées en campagnes marketing et les passions automatiques. Il est à l’image du cinéma des années 2000 : lourd à force de frivolité, agréable certes, mais très déprimant.
Le Verdict : Pour noël, offrez-vous une réédition DVD, téléchargez l’original ou allez voir autre chose, ou même ne voyez rien du tout et rachetez du foie gras, mais économisez le prix du ticket. S’il vous plaît.






