Billet d’humeur
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Le Temps de Parole de l’Opposition

Frédomania

Les meilleurs partent toujours les premiers : Alain Peters, Elvis, James Dean, Winehouse, Cobain, Buckley... ; Frédéric François demeure. Depuis 1963, il a vendu 35 millions de disques, il a fait dix fois l’Olympia, il a chanté plus de 300 chansons en quatre langues. A 61 ans, les poches bien pleines, sa retraite assurée, il continue. Mais pourquoi ? Pourquoi diable ce vieux beau à brushing refuse-t-il de se taire ? Et pourquoi se presse-t-on encore pour l’écouter chanter ?

Alors que la plupart des autres susurreurs de sucreries ringardes sont contraints de se coaliser pour continuer d’exister (ces tournées de vieux chanteurs qu’on dirait financées par l’industrie de la chirurgie esthétique), Frédéric François vient seul, toujours triomphant, inoxydable. A l’heure où j’écris ces lignes, la rédaction de l’Azenda, rendue folle par sa venue sur notre île, chante même en boucle, machinalement comme un disque rayé, comme envoûtée : Mon coeur te dit je t’aiiiimeu, Mon coeur te dit je j’aiiiimeu, Mon coeur te dit je t’aiiiiimeu…

Frédéric François, il a déjà enterré au moins deux générations de fans, et il enflamme encore les ventres engourdis du troisième âge. Quand sa voix torride aux accents méditerranéens résonne dans les couloirs dormants des maisons de retraite, les quelques grabataires qui ont encore la force de participer aux thés dansants poussent des cris d’extase. Frédéric François et son grand regard triste et gentil, Bambi béat, benêt bellâtre à dents blanchies, tenace comme une malédiction, immortel.

Frédéric François et cette inamovible crinière brune fixée pour l’éternité dans une laque à prise rapide comme le moustique de Jurassic Park est prisonnier d’une bulle d’ambre. Et dans 65 millions d’années, quand l’humanité aura achevé de s’autodétruire à grands échappements de gaz cancérigène et de déchets radioactifs, quand une nouvelle race de cancrelats irradiés géants supérieurement intelligents aura pris possession de la planète, et quand ces nouveaux maîtres fouilleront la terre en quête de leurs origines, un jour, au milieu de ces inexplicables crânes humains, des restes de hamburgers fossilisés et des mystérieuses carcasses de voitures, ils tomberont sur la moumoute à Frédo, intacte, brillante comme au premier jour, volumineux toupet sauvé de l’apocalypse.

Et il se trouvera bien, alors, un vieux cancrelat géant riche et fou pour en extirper l’ADN et recréer un homme à partir des cellules de Frédéric François dans son laboratoire secret situé sur une île déserte, montagneuse et lointaine de l’Océan Indien. Et comme dans 65 millions d’années, le pognon fera encore sa loi, ce vieux cancrelat cupide inventera sans doute un parc d’attraction où les cafards du futur viendront jeter des cacahuètes à des chanteurs de charme pour qu’ils entonnent dans leur cage sécurisée les grands classiques du répertoire de la Frédomania. Et tout ce qu’il restera de notre espèce éteinte qui produisit Marx, Nietzsche, Chopin et Jean-François Sita, c’est la cacophonie foldingue d’une armée de clones bronzés tout nus chantant « Je t’aime à l’italienne » à des grosses blattes radioactives mortes de rire.

Texte : François Gaertner // Illustration : Freddy Leclerc