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Sous les lunettes de Zerbinette

Gourmande

Où ta Zerbinette achève Gourmande, le premier roman de la réunionnaise Isabelle Kichenin. Plongée au coeur d’un huis clos qui explore sans tricher les méandres et ravages de la violence physique et psychologique.

« Elle avait toujours aimé ça, les fêlures apparentes. C’était plus fort qu’elle. Elle avait beau se répéter que ça serait pas mal, peut-être, d’essayer un roc, un homme fort, indestructible… Ceux-là lui semblaient d’une fadeur sans nom. C’est tellement délicat, une fêlure. »

Elle, c’est Mathilde, professeur de Lettres à l’université de la Réunion qui, de blessures d’enfance en échecs sentimentaux, traverse sa vie en sourdine. Prisonnière d’un corps lourd, d’une âme chargée de mauvais souvenirs, c’est un personnage dont les faiblesses sont livrées sans fard. Résultat, on s’y attache très vite.

Elle rencontre Damien, un de ses étudiants. Lui aussi marqué par sa tragédie familiale. Mais comme Mathilde, Damien aime les mots. Elle les enseigne, lui slame avec. Entre eux, l’amour jaillit. Ou ce que les psychiatres appellent la résonance des fêlures.

Damien est en couple avec Marie, elle aussi brisée par une enfance ponctuée d’abus sexuels et d’abandons. Le huis clos se met en place et avec lui, comme dans la tragédie, la mécanique des passions. Dans les bras de Damien, Mathilde ose croire à un renouveau. Elle dont le corps a été sali se prend à accepter de devenir gourmande, désirante et désirée.

Pendant un temps, on rêve à la magie de la résilience. Marie est mise à l’écart, pour que le duo s’épanouisse. Mais Kichenin ne prétend pas verser dans le conte de fées. Enceinte de Damien, Mathilde, qui se reconstruisait, est rattrapée par son gouffre intérieur. Quel dommage.

Alors que l’ensemble du roman se distinguait par la justesse des portraits, la fin, improbable pirouette, embourbe les personnages dans un pathos auquel jusqu’alors la romancière avait échappé.

Mais même si cette touche finale m’a laissée un peu sur ma faim, cela n’enlève cependant rien à la qualité de ce roman courageux, desservi par une plume sobre et touchante.

  • Isabelle Kichenin, Gourmande,
  • Orphie, 2017, 128 p