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Groove Lélé

Il nous faut partir aux origines de l’histoire de la Réunion pour aborder comme il se doit les méandres de la famille Lélé. Devoir de mémoire pour nourrir le savoir et ne pas oublier.

Granmoun Lélé nous a quitté le 14 novembre 2004 à 74 ans, emportant avec lui trois quarts de siècle chargés de rencontres, d’anecdotes, de sensations et de musique. C’est au lendemain de cette date que la famille Lélé, aux côtés de son granmoun depuis toujours, a entrepris de poursuivre cette transmission. En décembre 2004, Madame Philéas, ses enfants, et d’autres membres de la famille proche reprennent le flambeau et perpétuent la tradition en gardant l’esprit donné par le père, lui rendant un hommage qui aura marqué plus d’un esprit. La transmission de la puissance et de l’énergie d’un maloya explicite s’opère, le groove inaltérable subsiste. Outre sa prestance, le charisme de Granmoun Lélé est empreint des origines du peuple réunionnais. Les influences sont malgaches, comoriennes, africaines, et donnent naissance à une langue puissante qui raconte la Réunion lontan.


Ce passé, il faut le partager, et c’est Christian Mousset, directeur du festival Musiques Métisses à Angoulême, qui va réunir les conditions nécessaires à l’émergence musicale de la famille et plus tard à sa reconnaissance internationale. C’est lui-même qui va qualifier leur énergie scénique de « groove lélé » et qui leur proposera d’enregistrer avec le « Label Bleu » (Amiens). Face au scepticisme de ces producteurs à éditer un album avec « simplement » des percussions et des voix, une prise « live » est effectuée dans un studio mobile, aboutissant à un premier jet de 2000 exemplaires de Nanmouniman. L’engouement est unanime, et ce n’est pas moins de 18000 exemplaires supplémentaires qui n’auront aucun mal à s’écouler par la suite ! Le maloya Lélé est donc dans les bacs, et les dates s’enchaînent (1993). Ce maloya puissant et percutant se différencie de ceux des Danyel Waro et autres Fonnkezer, car il puise sa source dans le souvenir, l’origine des peuples de la Réunion, le travail de mémoire.


D’aucuns diront que les paroles de Granmoun Lélé sont incompréhensibles, et pour cause, elles se nourrissent des différents héritages des Mascareignes, jusqu’aux dialectes africains les plus ancestraux. Ce travail de mémoire s’opère tout particulièrement lors de ces grands rassemblements familiaux que l’on appelle « service kabaré ». Lorsque l’on demande à Willy Philéas (fils de Gramoun Lélé et actuel « leader » du groupe) sa définition du service kabaré, c’est de toute une institution ancestrale dont il est question. Il vous demande de fermer les yeux, de vous rappeler d’un souvenir enfoui dans votre mémoire. C’est au moment où le souvenir ressurgit qu’il constate que la personne en face de lui n’est plus avec lui, que son esprit est ailleurs, dans son souvenir. Voici donc l’essence même de ces cérémonies : un appel pour tous les sens à retomber instinctivement dans un souvenir lointain.


Mettons nous en situation : un rassemblement familial, toutes générations confondues, des bâtons d’encens dont les odeurs ont traversé les âges, un repas traditionnel : « le service » ; et tous les instruments de musiques qui forment le maloya escompté : « le kabaré ». La notion de transe est alors abordée. Cette transe, qui n’a de mystique que le nom, décrit l’état du sage qui, par toutes ces conditions savamment réunies, va abandonner son corps au service de la mémoire et ainsi, en quelques sortes, entrer en contact avec ceux qui ne sont plus. Imaginons un granmoun dans une soirée, ses traits accusant la sagesse et le savoir, assis sur sa chaise, nul ne saurait le voir danser. Il suffit que soient stimulés son odorat, son goût, son ouïe ou sa vue par des éléments déjà vécus, pour qu’il se lève et revive ses émotions passées sans la moindre ride. D’où l’état de transe. Une notion difficilement abordable lorsqu’on ne le vit pas. Willy Philéas se dit satisfait de constater que le service kabaré subsiste malgré l’évolution trop rapide qui entoure les générations à venir, mais il déplore le fait que ces nouveaux venus aient tendance à reproduire les gestes rituels sans réel fondement. C’est-à-dire qu’il ne peut concevoir qu’un jeune de vingt ans puisse connaitre cet état de transe, car « il faut vivre et atteindre la sagesse pour arriver à ce stade ». Comme il le dit lui-même : « attention à la couillonade ! ». Granmoun Lélé a emporté avec lui bien des secrets.

  Dans le travail de transmission, il n’y a pas que les services kabaré, la famille Lélé est très attachée à le porter sur scène dans la mesure du possible. Au-delà du spectacle, elle propose un concept d’expo-concert. En 2006, un projet colossal a vu le jour dans les Charentes, au préalable d’une série de concerts au festival Musiques Métisses. En effet, l’exposition a tourné dans plusieurs établissements scolaires, maisons de retraite, ou autres centres d’accueil en tout genre, avec toujours en appui des débats et des explications. Un projet très consistant et culturellement riche. Parallèlement, la famille Lélé, sous le nom de « groove lélé », a donné plusieurs concerts dans des petites bourgades sur les places centrales, pour enfin offrir un grand spectacle, en clôture du festival, devant un public charentais très éclectique venu en masse pour revoir ceux-là même qui leur ont transmis leur histoire de la Réunion. Un grand moment de partage. La musique est au cœur de l’union Lélé, qu’ils soient frères, sœurs, ou petits-enfants, chacun prend son bain de maloya au quotidien.


Au sein du groupe tel qu’il existe sur scène, quatre auteurs/compositeurs, qui en plus de reprendre en hommage les créations de Granmoun, apportent leur pierre à l’édifice et connaissent tous des envolées solo. Une profusion créative difficile à canaliser lorsqu’il s’agit de choisir quoi produire sur un concert de deux heures ! Et pour cause, lors du service kabaré ou d’autres rassemblements, il n’est pas rare de commencer à la tombée de la nuit pour ne finir qu’au petit matin. Un répertoire complet servi par une endurance sans fin. On en veut pour preuve les bras de Willy, creusés par le roulèr depuis son plus jeune âge. L’actualité du groupe se profile au gré des rencontres. Leur fonctionnement se détachant de toute démarche commerciale ne les rend pas moins ouverts à toutes propositions ! Tant que la mémoire se transmet, Lélé lé la !    Texte : Olivier Giron / Photos : Michel Bordieu

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