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Hakuna Mahabharata

Pour sa troisième venue sur l’île, Akram Khan, le Midas britannique de la danse contemporaine renoue avec la mythologie hindoue dans un trio au mille visages.

Certains continuent de croire la danse contemporaine réservée aux élites à auriculaire levé et autres adeptes d’Arte la nuit. Ils se leurrent, en témoigne la ruée vers Champ Fleuri qui accueille pour la troisième fois Akram Khan, qui s’est illustré par des chorégraphies, des scénos oufissimes, dont l’inénarrable ouverture des JO de Londres.

Rythme, intensité, précision et poésie constituent le socle liant la danse contemporaine britannique et le kathak, une danse du nord de l’Inde dont les mouvements permettaient de raconter aux illettrés les épopées mythologiques fondamentales de l’hindouisme. Il est donc naturel qu’après une collaboration avec Karthika Naïr pour Desh, monument intimiste inspiré d’un retour aux sources bangladeshis, sa nouvelle pièce soit l’adaptation partielle d’un livre de cette poétesse indienne, Until the Lions : Echoes from the Mahabharata.

«  Tant que les lions n’auront pas leurs propres conteurs, l’Histoire glorifiera les chasseurs » est le proverbe africain dont vient le titre de cet hommage aux laissés pour compte de la plus célèbre histoire du pays de Gandhi.

Les lions auxquels s’intéresse Akram Khan sont des lionnes. Les femmes. Parmi elles, Amba qui, capturée par le prince Bhishma le jour de son mariage, choisira le suicide et la réincarnation en guerrier pour accomplir sa vengeance. Khan lui-même, ainsi que deux danseuses de sa compagnie, Ching-Ying Chien et Christine Joy, incarnent ce chapitre épique en prenant le point de vue féminin trop souvent éclipsé des récits guerriers.

C’est sur une scène circulaire, une souche géante symbole du cycle de la vie, que s’opère ce Bhärata, une création lyrique tout sauf anodine : alors que Khan annonce son retrait des planches en tant que danseur principal, il reprend cette épopée sanskrite qui fut le thème d’une création fleuve (putain, 9 heures !) dans laquelle un Akram Khan prépubère confirmait son talent. Il y reviendra de 2009 à 2014 avec Gnosis, un autre chapitre de cette épopée foisonnante où Gandhari, femme d’un souverain aveugle, vivra les yeux bandés pour partager son handicap.

Des percussions rythmées aux accents tribaux s’accompagnent de chants alternativement doux et puissants. Aucun doute, le climat est planté, option vengeance et lamentations, dont le trio s’empare pour nous présenter une danse protéiforme. Au diapason des métempsycoses hindoues, leurs corps deviennent les réceptacles d’une multitude de personnages. Parfois fluides presque éthérés, parfois abrupts et saccadés, leurs gestes racontent les facettes variées de ces chamailleries sanguinolentes.

Diffusant sa gestuelle sensible à travers le globe depuis plus d’un an, gageons qu’Until the lions saura faire vibrer un public dionysien avide de tragédies exotiques et de chorégraphies foutrement esthétiques.

Cédric Marchais
Photos : Jean-Louis Fernandez