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Hugh Coltman vs. Stacey Kent

Chacun à leur manière, Hugh Coltman et Stacey Kent revisitent en avril le grand répertoire du jazz US.

HUGH COLTMAN
STACEY KENT
LA VOIX
Sa voix claire ressemble par moments à s’y méprendre à celle de Stevie Wonder, puis l’instant d’après vous donne l’impression d’entendre un sanglot à la Rufus Waingright, mais elle peut tout aussi bien s’enrouer pour devenir rock, ou s’adoucir à volonté et se lover dans les nuances infinies d’émotion pour un flirt avec les grands crooners. Coltman est l’un des seuls artistes aujourd’hui à pouvoir tout chanter sans effort. Le jazz est réputé pour sa dimension technique et ses passages obligés ; Stacey Kent évite avec nonchalance toutes les démonstrations superflues, les ambiances sensuelles brodées à la dentelle de soutien-gorge et les feulements recuits de femme fatale sauce polar noir. Son truc à elle, c’est la délicatesse et la simplicité, une candeur invariable qui révèle, dans toutes les chansons qu’elle touche, la part de lumière.
L’ÉQUATION
Insaisissable, le Britannique déboule dans les bacs en 94 avec le groupe The Hoax et un premier disque de blues old school bien gueulard. 10 ans plus tard, après avoir tout essayé, du rap à la soul à l’électro au rock expérimental, on le retrouve exilé à Paris, en solo et presque tout nu sur Stories From the Safe House, un beau disque au dénuement très folk, auquel il donne une suite magistrale huit ans plus tard avec Zero Killed. À La Réunion, on a découvert ce songwriter salué mais discret en accompagnateur de luxe pour les concerts du pianiste Éric Lenigni, avec lequel il a fait, presque par hasard, ses premiers pas dans le jazz. Dans la famille nombreuse des chanteuses de jazz qui, depuis les années 2000, chatouillent les chiffres de vente des héroïnes de la pop, on trouve pas mal de divas d’ascenseur. C’est le risque, quand on fait profession de susurrer des ballades sur des disques composés parfois pour l’essentiel de chansons reprises depuis des lustres. Mais dans cette nouvelle vague qui n’est jamais houleuse, Stacey Kent a su trouver une place à part. 19 ans de carrière, 11 albums studio et 5 compilations ne semblent pas avoir entamé la fraîcheur d’une femme lovée dans cette tendresse qui ferait passer Doulux pour du papier de verre. Le secret : Stacey se nourrit depuis toujours à la source du cool musical, ce Brésil des années 60 qui a donné naissance à la bossa nova.
LE REPERTOIRE
Après sa collaboration avec Lenigni, Coltman avait envie de poursuivre un peu l’expérience jazz. Il s’intéresse alors au répertoire de Nat « King » Cole, dont sa mère récemment disparue était inconditionnelle. Il choisit de relire l’énorme catalogue de Cole, à qui fut souvent reprochée son absence de soutien à la lutte pour l’égalité raciale et qui fut traité de parvenu à la solde d’un public blanc, dans un disque intitulé Shadows. Son idée : chercher dans l’œuvre du King les sous-entendus et les recoins d’âme qui pourraient faire réviser un jugement sévère sur son indifférence politique. Pour Coltman, si on les déshabille de leurs arrangements bien mis, les ballades de Basie sont marquées par une douleur et un blues qui, à leur manière, témoignent des états-d’âme d’un homme au destin et aux pensées complexes.. Tenderly est le fruit d’une collaboration avec Roberto Menescal, guitariste brésilien inscrit dans la légende de la bossa nova. Pour son premier disque de jazz, le vieux sage de Rio a choisi en gourmet les classiques qu’il revisite avec la complicité de Kent dans une ambiance résolument intimiste. Enregistré dans ce qui semble être une longue et paisible soirée entre amis, ce recueil composé de chansons rendues célèbres par Sinatra ou Cole Porter fait l’effet d’une pinte de Cajoline. Le genre d’ivresse qui fait du bien par les sales temps qui courent..