Coup de coeur

Debout dans les cordages

Indignez vous

« Un haut-parleur placé au centre du viseur »

Sur le papier le concept de « Debout dans les cordages » est simple. Un rappeur, Marc Nammour, déclame des morceaux choisis du « Cahier d’un Retour au Pays Natal » d’Aimé Césaire. Il est accompagné de Cyril Bilbeaud et Serge Teyssot Gay à la batterie et à la guitare électrique. Sur scène pas de décor, pas d’artifice, un jeu d’ombres et de lumière tout au plus. Mais comme souvent, l’affaire est plus complexe.

La venue du trio à la Réunion a été pour moi un excellent prétexte pour d’abord ré-écouter la Canaille, et découvrir ensuite que j’avais raté le dernier album. Une fois ce manquement corrigé, place à la relecture de Césaire que nous n’avons pas tous en livre de chevet comme, paraît-il, notre interprète du jour.

Des airs et des marques d’amour

À force d’écoutes et de lecture, j’en vins à la conclusion que Marc Nammour déclamant Césaire ça sonne un peu comme un pléonasme. Au sens mélioratif. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Bien loin de réciter bêtement le poème comme « un bon nègre écolier à son bon maître », Marc Nammour propose ici une vraie interprétation. Le genre d’interprétation dans laquelle tu sens que le texte dans sa forme et son fond a été digéré et donc régurgité avec les tripes

À travers ses différents projets le créateur de La Canaille rappe depuis 2003 contre l’hégémonie du système qui broie les individus. Il décrie les travers d’une société malade et son indifférence généralisée, l’endormissement collectif, l’addiction à l’héroïne, ou au porno, ou encore le quotidien déshumanisant des ouvriers d’usine.

Lui-même enfant de l’immigration puis des quartiers populaires il découvre le texte de Césaire à 18 ans et ne le quitte plus depuis. Ça se sent, le cahier a été lu, relu, froissé, assimilé, digéré et approprié… On visualiserait presque les tâches de café sur les pages.
L’œuvre du rappeur est pétrie de références et de clins d’œil, plus ou moins faciles, au poète martiniquais. Les thèmes et les combats se rejoignent. L’orateur a « pris plaisir à saisir chaque césure de Césaire » et en a retiré la substantifique moëlle dont il se fait le porte-voix, ici au sens littéral. Et comme il l’explique aux élèves présents lors de la représentation du jour, nul besoin d’être noir et donc de prendre au pied de la lettre le poème pour s’approprier cette pensée « remplacez le mot nègre par prolétaire, ouvrier ou pauvre, et c’est pareil ».

On a fait l’expérience, pour la science :

« les pauvres-sont-tous-les-mêmes, je vous-le-dis
les vices-tous-les-vices, c’est-moi-qui-vous-le-dis
l’odeur-du-pauvre, ça-fait-pousser-la-canne
rappelez-vous-le-vieux-dicton :
battre-un-pauvre, c’est le nourrir »

ou

« Un soir dans un tramway en face de moi, un pauvre.

C’était un pauvre grand comme un pongo qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d’abandonner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains tremblantes de boxeur affamé. »

L’exemple est frappant et confirme s’il en est encore besoin que le texte de Césaire dépasse très largement le concept de Négritude. Il résonne à travers une époque sans âge comme un cri de douleur qui se transforme en révolte.

Et c’est là tout le cœur de cette adaptation : la révolte et la colère.

Affranchissement sonores

« Elle gronde, grogne, elle est prête à se répandre, À fracasser le silence, elle sait comment se faire entendre... [..] elle attend son heure, tapis au plus profond de l’âme »

"La Colère" - La Canaille.

Si elle peut, selon un petit être vert (un verlan bizarre il parle), mener à la haine puis à la souffrance « La Colère » de Marc Nammour est quant à elle prolifique, créatrice selon les mots de Césaire.

Et l’acte de création s’effectue à différents niveaux :

Absence de mise en scène ne veut pas dire absence de spectacle. Il s’agit bien ici d’une création originale et non pas d’une simple « lecture ». La colère est visible sur scène, presque palpable, elle raisonne à travers les textes choisis. La partie musicale totalement improvisée à chaque représentation y participe très largement. Armée de son porte voix la parole libératrice s’exporte elle aussi de manière spontanée en écho au dialogue inédit et éphémère entre la guitare et la batterie. Presque possédée par « la foi sauvage du sorcier » la diction, en harmonie avec des gestes quasi ésotériques, est sans cesse renouvelée.

On ne va pas se mentir il y en a pour les yeux et pour les oreilles. Quel bonheur de voir la poésie se libérer de ses arabesques calligraphiées sur feuilles d’or pour retrouver son premier amour : l’oralité, populaire et accessible à tous.

Cette colère est également un appel à l’affirmation des individualités, et non pas de l’individualisme. L’écoute du « cahier », et des albums de la Canaille, délivre un sentiment d’urgence. Une exhortation à s’affirmer en tant qu’être unique, en tant qu’être à part entière dans une société quelle qu’elle soit. Devenir quelqu’un, surtout à ses propres yeux. Il ne s’agit donc pas seulement de s’opposer aux « maîtres » mais également de se réconcilier avec soi et ainsi devenir « digne de la vie ». Car c’est seulement une fois la mutinerie accomplie (on vous laisse décider du degré de métaphore) que l’homme devient capitaine de sa destinée.

Il peut alors fièrement tenir la barre de son existence, debout et libre.

Vous l’aurez compris je ne peux que vous recommander cette « lecture » qui n’en a que le nom, l’expérience est unique.
Je n’en doute pas, à l’issue des différentes lectures, Marc Nammour et les deux musiciens auront en face d’eux un public debout, peut-être pas dans les cordages, mais à coup sûr dans la salle.

Apo


Debout dans les cordages

  • VEN 5 OCT 2018 - 19:00 - CDOI - Théâtre Le Grand Marché - St Denis
  • SAM 6 OCT 2018 - 18:00 - Médiathèque Antoine Louis Roussin
  • DIM 7 OCT 2018 - 18:30 - Théâtre sous les Arbres