Coup de coeur

Jace et la galerie magique

Les rezzous sont des bandes armées sahariennes qui se constituaient pour aller piller un campement, un poste ou les caravanes. Les gouzous sont des bandits safranés qui se multiplient pour sublimer tout type de revêtement à la Réunion, de stations d’épuration en galeries d’exposition...

Si j’ai parfois joué au relou à la tête de rezzous qui moquaient la surabondance des gouzous – pas trop quand même car leur gourou mesure près de deux mètres et habite pas loin de mon trou – je voudrais Vraiment Affirmer qu’il faut visiter la galerie Very Yes, lieu de résidence et d’expo dédiée à la fine fleur du Street Art.

Je ne vais pas vous apprendre que le Street Art est devenu un art majeur depuis quelques années, partout dans le monde et également à la Réunion, même si ça me fait un peu mal au derrière de voir les grafs de Vast « sanctuarisés » sur des panneaux publicitaires Fischer. Avouez que c’est plus jouissif de voir ces horreurs publicitaires « vandalisées » par Jace.

Je ne vais pas non plus relancer le débat pour savoir si le Street Art ne s’est pas perverti dès lors qu’il est exposé dans des galeries. Je vais me contenter de reconnaître que le Street Art est un art difficile à définir car il est en constante mutation depuis le début des années 1980, se séparant peu à peu du seul graffiti. C’est aussi un mouvement spontané et protéiforme, sans leader même si notre département peut se targuer d’abriter une sacrée pointure. Du 49 a priori si j’en crois le coup de pied au cul que Jace a promis de me flanquer si je continuais à utiliser mon bagout contre ses gouzous.

Quand Jace ouvre sa boutique « L’Usine à Gouzou » fin 2015, le côté non commercial de sa pratique prend un sérieux coup de grisou. Mais peut-on lui reprocher de tirer profit de son talent fou ? Est-ce qu’on va faire chier un sinistre pisse-copie blogueur dès lors qu’il est payé pour pondre des papiers ? Son shop était clairement attendu par ses nombreux admirateurs - tant pis s’il faut les appeler désormais ses clients – et surtout Jace a eu le mérite de transformer son arrière-boutique en un espace artistique unique : la fameuse galerie Very Yes.

Jace et ses gouzous de lumière invite Cart’1, le travailleur de l’ombre

Very Yes est un espace composé de containers empilés de façon anarchique mais dont l’aspect brut est carrément chic. En septembre, une première expo collective intitulée « Melting potes » - le Street Art aime les jeux de mots un peu tartes – regroupait plus de 37 artistes rencontrés par Jace au cours de ses voyages et a inauguré le lieu de façon magistrale.

Depuis le 28 octobre, c’est le street artiste et graphiste Cart’1 qui a investi les lieux et nous propose une exposition issue de la toute première résidence dans cette galerie saint-pierroise.

Comme son pote Jace, Cart’1 a commencé dans les années 90 avec un personnage fétiche, une espèce de diablotin rondouillard et facétieux ; par-contre, il travaille essentiellement le noir et blanc, au travers de personnages et d’éléments assez petits, isolés, qui se retrouvent intégrés au lieu dans lequel il peint. En 2002, il crée le magazine Trublyon, un trimestriel gratuit de culture et de société distribué à Lyon, Grenoble, St Étienne, Annecy et Genève. Cart’1 est désormais le directeur artistique du festival TrubLyon consacré au Street Art et organise divers festivals en Slovaquie et en Colombie.

Je vous recommande d’aller voir cette restitution de résidence car elle est diablement hétéroclite et permet d’entrevoir la disparité des thèmes, des techniques et des supports utilisés par Cart’1. Les formats des toiles sont variés et ne saturent pas le regard, surtout quand une installation - j’aime beaucoup les pavés repeints en bulletins de vote - vient bousculer votre déambulation.

Dans l’esprit du Dismaland de Banksy, Cart’1 s’amuse à imaginer des versions glauques d’icônes de notre culture enfantine : ici, un Pac Man émacié est vautré dans sa geôle au milieu d’os de fantômes ; là, un ectoplasme se prend pour Hamlet tandis qu’un Mickey Frankenstein patibulaire menace de se retourner contre sa franchise.

L’atmosphère générale est assez sombre et dénonciatrice même si les thèmes de la censure, de l’omniprésence des médias, de la surveillance partout, des libertés nulle part, de l’addiction, de la pollution sont traités avec onirisme et titrés avec une ironie joyeusement potache.

Si j’avais une seule petite remarque à faire sur cette exposition, c’est le manque d’interaction avec notre territoire, seulement suggéré par cette mini série de galets péi peinturlurés et présentés « sous cloche ».

L’expo dure jusqu’à la fin du mois de novembre, alors n’hésitez pas à vous déplacer. Moi je n’hésite pas à féliciter encore une fois Jace et ses gouzous pour sa contribution à faire connaître au monde notre Caillou et je le remercie de ramener son monde du Street Art par chez nous.

Manzi

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