Chronique

Sakifo 2016 : on y était

Jeanne Added : Cold Wave is not dead.

Sakifo 2016 épisode 1/3 : Manzi fait le bilan.

ORGANISATION

Et là, je parle de MON organisation, pas celle du festival (quoique). Si j’ai pu écrire au sujet du Sakifo que "la curiosité ça s’apprend", j’aimerais ajouter que, comme tout voyage, "un Sakifo ça se prépare". Repérer l’enchaînement des concerts ne suffit plus, il faut monter un vrai commando de gais-lurons prêts à bouffer du son qui ne seront pas rivés au téléphone pour fixer des rencards bidons.

L’objectif n’étant pas de TOUT voir mais de ne pas trop traîner au bar Charrette, véritable repaire de langues de VIPères, ou pire, se coltiner des amis avec enfants en bas âge. Alors oui, ils sont mignons tout plein vos minots avec leur mini casque anti-son mais le Sakifo en poussette, j’appelle plus ça de l’hédonisme mais de l’égoïsme. Bref, je tiens à féliciter mon crew du week-end, très pointilleux pour éviter les heures de pointe -le mal de ce festival- et très bon dans l’approvisionnement en houblon.

MALÉDICTION

Jeudi soir, la rue Babet accueillait des concerts du IOMMA. Un temps venteux parsemé de crachins ne nous présageait rien de folichon pour cette édition. Cette nuit-là, j’ai même entendu un prophète avancer la thèse saugrenue d’une malédiction autour du directeur du festival : une sorte de pacte avec le diable qui lui donnerait les pouvoirs absolus dans le paysage musical réunionnais mais qui serait terni par une météo pourrie.

Je sais pas si le gars était maya mais son présage, il peut se le carrer dans le baba. Sakifo avec un temps aussi clément c’était quand même le pied. Quel luxe de siroter son breuvage, les pieds dans le sable, avec le coucher de soleil sur le lagon, le bracelet cashless full option ivrognesse et une kyrielle de concerts comme autant de promesses. Certains partent à Maurice pour jouer aux riches, moi je préfère injecter mon pognon vers cette destination, quitte à passer pour un Bidochon.

PRÉMONITION

Lundi 6 juin. Midi. Sur ma table, je regarde les pages du programme du Sakifo tourner toutes seules, soufflées par les habituels alizés du Sud alors que mon boss vient de me proposer ce périlleux exercice qui consiste à mettre à l’honneur une prestation. Dans ma tête bout encore une tempête sonore égayante mais, loin au dessus de ces cieux bruyants, résonne surtout une voix, celle de Jeanne Added.

J’avais annoncé que son concert risquait d’être l’évènement de cette édition malgré mes réticences par rapport à son set plus dépouillé du Paléo 2015. Eh bien, ce fut effectivement le jour et la nuit. Une nuit qui va tellement mieux à cette diva coldwave, à sa voix rageuse et envoûtante, à une chorégraphie millimétrée et à un showlight proche de la perfection, comme beaucoup de concerts à la Poudrière (Faada Freddy, Dominique A).

Il y a un an, sur cette même scène, la prestation de Kadebostany m’avait également transporté vers des horizons similaires sauf que Jeanne Added, n’a même pas eu besoin d’inventer un habillage de république totalitaire imaginaire pour me mettre à sa botte. Alors que j’étais prêt à me faire casser la bouche par cette bad girl, à marcher jusqu’à plus soif sur les pas de cette dominatrice me martelant son Back to summer. Back, je recevais parallèlement des sextos de mon boss qui voyait "des images de chevaux au ralenti, de Patrick Swayze dans un film d’amour". En revanche, à 20h46, notre constat fut le même : on a assisté au meilleur concert du Sakifo et ce samedi soir s’avère être un grand cru.

DÉCEPTIONS

Alors oui, forcément dans un festival, on loupe forcément des trucs biens. Par exemple, tout le monde n’a cessé d’encenser les concerts de Dizzy Brains et de Too Many Zooz. Si je ne les mentionne pas, c’est que je les ai loupés pour les avoir vu précédemment dans l’année. Du reste, j’ai envie d’ajouter cette phrase à ma liste de poncifs que j’en ai marre d’entendre au Sakifo : "Ouais ok le début du concert était un peu lent mais à la fin, c’était beaucoup plus pêchu." – c’est normal les gars, c’est fait exprès, ça s’appelle être professionnel.

Globalement, mes déceptions sont venues de la programmation rock. Au Vince Corner, on ne peut pas dire que j’ai vu la vie en Ropoporose. Bon déjà, c’est pas un nom de groupe mais un titre de comptine sur l’accompagnement fécal des bambins de 3 à 5 ans. Ce duo mal fagoté avait tout pour me plaire dans un registre noisy folk, math-rock que j’affectionne. Mais la sauce n’a pas pris, la faute à un manque de rythme entre les morceaux et un manque de folie dans la prestation globale. À la Cerise, à la limite. Ce petit couple a du potentiel mais on est loin de la démesure d’un groupe comme Gablé.

Samedi, le show ultra-vitaminé de Ko Ko Mo m’a laissé de marbre. Avec leur sur-jeu à la Airnadette, ce duo a multiplié les grimaces et les clichés. S’ils ne se réclament pas de cette air-mouvance – ces ringards jouent sur de vrais instruments – je peux attester que le batteur s’est pris un vrai vent par une chanteuse péi sur le dancefloor du bar VIP. À trop vouloir forcer le trait, ce combo rock est presque dans la parodie, les riffs sont propres (trop), mais leurs furies éclaboussent surtout les yeux. Comme un explosion de caca mou.

Enfin, je dois avoir un wagon de retard mais je n’ai pas embarqué pour ce voyage dans le temps proposé par les jeunes Alsaciens de Last Train. C’est la triste loi des festivals : ne pas être forcément bien luné pour ressentir telle émotion à l’instant T. Pourtant, les gars recrachent cinquante ans de rock avec une maîtrise ébouriffante. Ils se la pètent comme peuvent se la péter des mecs qui ne font pas de musique et qui ont besoin de postures pour être cool. Mais eux ils jouent, et bien, alors pourquoi fumer trois clopes sans les fumer pendant que tu joues de la guitare tourné vers ton ampli ? Dans leur tentative de record du monde de rock’n’roll, Last Train échoue, mais c’est pas évident de détrôner les Arctic Monkeys quand on habite Mulhouse. Mon conseil : faire un tour du côté de Metz.

Texte : Manzi / Photos : Flore Baudry