Chronique

Quand une morsure de requin mène sur le droit chemin.

Jubilé musical

Sakifo 2016 épisode 2/3 : Antoine fait le bilan.

Un doigt long de péché

Le Sakifo avait bien commencé, pourtant. Jain avait ouvert le bal avec sa pop entraînante en gesticulant comme un pantin désarticulé pour compenser l’absence de groupe autour d’elle, et c’était plutôt marquant. Ses « Come, my baby come » allaient rester en surimpression dans le foutoir de mes pensées avant d’être remplacés 24h plus tard par les «  War is coming, we’re stuck here » d’une Jeanne Added grandiose que Manzi décrira mieux que moi. Mais ensuite, une envie de papillonner m’a fait assister à trois minutes de Lou Doillon. C’est là que le drame a commencé.

Sans surprise, ses airs tombaient directement de mes oreilles aux limbes de l’oubli, au point que je ne sais même plus très bien aujourd’hui si la fille de Birkin faisait de la pop ou du ska. Mais soudain, ma tête traîtresse se mit à dodeliner sans mon consentement. C’aurait pu rester anodin. Anonyme dans la foule du Sakifo, la faute de goût avait toutes les chances de passer inaperçue.

C’était compter sans le flair de Manzi pour les moments de faiblesse, et sa constance dans la contrariété. Le requin chagrin de la chronique culturelle péi avait senti l’odeur du sang. Il a foncé sur moi comme un squale pour me mordre d’un cinglant « Tu ne vas quand même pas bouger sur cette musique de bobo ?  » avant de repartir dans un ricanement sardonique, déjà à l’affût d’une nouvelle proie.

Dès lors, le reste de mon Sakifo ne fut plus qu’un long chemin de rédemption. Il fallait exsuder l’infamie et faire ce pour quoi les festivals existent vraiment. Non, pas découvrir plein d’artistes pour lesquels on n’aurait pas spécialement payé en attendant ceux qui nous faisaient un joli gringue. Si je ne rechigne pas à agrémenter mes playlists de telle figure world ou trip-hop de derrière les fagots pour couvrir tant bien que mal les gémissements de ma voiture moribonde, l’heure était au rachat de mon âme par le pogo.

Parce que siroter un vin sudaf en plissant les yeux pour se donner l’air érudit, ça va bien trois secondes. Ça ne vaudra jamais cette bonne grosse animalité qui t’embarque dans une houle humaine arrosée par des affluents de bière et de sueur où se cognent, anarchiques, des aisselles, des coudes et des seins dans une violence jubilatoire. Tenez, ceci est mon corps que je balance à toute berzingue comme une balle de flipper. Tenez, ceci est mon sang qui résulte d’un pain malencontreux pris avec le sourire. Et voyez ma grosse miséricorde durant les trois secondes de répit accordées au type qui doit remettre sa godasse avant de se faire décarrer contre un golgoth ou un groupe de gamines survoltées.

Rémission retardée

Problème, si je voulais pulser comme un taré dès le premier jour avec les Dizzy Brains ou Too Many Zooz, il aurait fallu traîner dans les espaces VIP fermés aux dalons issus du prolétariat et aux snobeurs d’espaces privilégiés. Après trente minutes à t’égosiller pour appeler tes potes depuis la tour d’ivoire qu’est le VIP Salahin et à parler agenouillé à travers une grille, tu arrêtes de faire ton mariole et tu rejoins la plèbe calmement, en te promettant de changer d’amis pour l’édition 2017.

Il aura donc fallu attendre le samedi pour que la communion soit assurée avec un peps de tous les diables par les trois larrons de Too Many Zooz, largement sous-estimés puisque casés au modeste Vince Corner alors qu’ils avaient toute leur place au Filaos ou à la Poudrière. Ils s’étaient pourtant autoproclamés « Best band of the world », ç’aurait dû mettre la puce à l’oreille des orgas.

Ceux qui étaient venus en pacifiques auraient pu s’épargner le statut de dommages collatéraux. Tant pis pour eux mais qu’est-ce que c’est bon de s’embarquer sur les rythmes et solos frénétiques de ce micro brass band éméché en usant nos cervicales jusqu’à la moelle et en s’agitant comme des possédés.

Et ils n’étaient pas seuls, les groupes à pulsations ont dynamité le week-end. Du rock impeccable de Jeanne Added à la parodie azimutée des Naive New Beaters en passant par le highlife bondissant de Pat Thomas, avec un coup de grâce signé Kusturica, les occasions d’entrer en transe n’ont pas manqué et ont permis de savourer d’autant mieux les fameux artistes qu’on n’était pas venu voir le temps de belles respirations.

Le coup de fil public à la mère d’une Macy Gray décalquée en est devenu supportable, les répétitions entêtantes de Coucher of Soleil facilement pardonnées et la robe d’Inna Modja… Non, la robe de la Malienne ne souffre d’aucune caution. Le Sakifo tout entier aurait pu graviter autour de celle qui ne se contente pas d’être la plus belle femme de la Ravine Blanche, mais délivre ses messages démago dans une electro afro-hypnotique vive à damner.

C’en est fait du salut de mon âme et tous les pogos du monde ne sauraient expier mes péchés. Qu’à cela ne tienne, il me tarde déjà de me frotter aux prochaines grands-messes musicales et de multiplier ces pèlerinages d’où je ressortirai à genoux mais béat.

Antoine d’Audigier-Empereur
Photos : Flore Baudry