Nouveauté

Oh, Danyèl live !

Kabar

15 ans après Foutan Fonnkèr, Danyèl Waro revient avec un album live tonitruant avant de repartir sur la route des tournées.

Avec Danyèl Waro, il y a toujours une histoire de mots. Les infernales subtilités de leur sens, de leur interprétation, de leur contexte, de leur valeur affective et symbolique - le langage comme horizon du coeur, centre de gravité. Quel que soit le paisible relâchement dont, l’âge aidant, il semble pouvoir faire preuve à tous autres égards, reste toujours en lui l’impériale exigence de précision : la langue est tout.

Je suis donc surpris quand, dès les première secondes de la conférence de presse, il choisit de présenter Kabar, son nouvel album live (1), sur un ton d’embêté, comme du vieux matos : "Na ryin k’résofé dsi kaziman…" Huit chansons pour la plupart écrites avant 1990 (une seule inédite), enregistrées presque par hasard lors d’une tournée en Métropole en mars 2012, perdues dans les limbes informatiques des back-ups d’un ingénieur du son, puis exhumées in extremis et publiées sous l’impulsion de son producteur, Philippe Conrath. L’ombre d’un doute affreux enténèbre soudain mon âme midinette. Danyèl, figure réunionnaise de l’insurgé, aurait-il de mauvaise grâce sacrifié à une logique d’exploitation commerciale de son répertoire en nous fourguant un vulgaire best-of live ?

Stratagème n°13

On comprend bien vite que cet aveu d’inconfort est en réalité une ruse de rhéteur. Sous couvert d’humble embarras teinté de kouyonis piquante, en authentique sorcier du verbe, Danyèl Waro est en train d’appliquer une variante du Stratagème n°13 édicté au 19e siècle par le philosophe Arthur Schopenhauer dans son manuel pratique de rhétorique, L’Art d’avoir toujours raison. Cette technique dite du "contraste engageant" consiste à faire accepter une thèse en présentant son contraire de façon péjorative. Ainsi, Danyèl ne pense pas vraiment que cet album live soit du réchauffé, mais il présente d’abord son antithèse (i.e. un disque live, comme un best-of, n’est ni original, ni artistiquement pertinent) sous le jour le plus négatif possible avant d’exposer l’air de rien toutes les raisons pour lesquelles Kabar est en réalité un objet intéressant et salutaire (sa thèse). Ce faisant, il anticipe de possibles critiques en même temps qu’il les désactive : quiconque voudrait dire qu’il s’agit-là d’un disque sorti du congélateur ne ferait ensuite que répéter l’artiste lui-même, bêtement. Mine de rien il est finaud, le gars Danyèl !

Alors, pourquoi Kabar est-il un disque intéressant ? Principalement parce qu’il témoigne de l’inoxydable vitalité de la musique de Waro, matière bouillante en perpétuel réchauffement. Son groupe est saisi ici dans une complicité parfaite : "I bouz, i trikot, i fint, i drib, i zwé balon !", s’amuse Danyèl. Fougueux au terme d’une tournée resserrée d’une dizaine de dates, les musiciens qui l’accompagnent prennent des libertés rythmiques qui impriment aux classiques Laviyon, Batarsité ou Adekalom une énergie décomplexée et heureuse qui n’est pas sans rappeler la joie des kabars. Captée dans son environnement naturel au milieu des champs de cannes, cette musique n’aurait pas sonné autrement. Philippe Conrath : "Sur le groupe qui accompagnait Danyèl lors de l’enregistrement des albums où figurent certains morceaux de Kabar, il n’y a que Loran Dalo qui soit toujours présent. L’influence et l’entente des musiciens d’aujourd’hui, comme Sami ou Didyé Waro, s’entend et se ressent, et donne aux chansons une dimension nouvelle, qu’il nous semblait important de faire découvrir au public."

Renverser la machine

Et puis toujours, il y a ce diable de Danyèl. Sur cet enregistrement tombé du ciel puis sauvé des eaux, sa voix enflée et légèrement enrouée par les ans s’affirme dans ses imperfections, ces accidents magiques qui la font trébucher sur le fil mélodique, toujours à côté de la note juste, mais bizarrement plus près du cœur, et qui font de ce petit homme dense l’un des grands bluesmen de ce monde. Le seul inédit du disque, Tinn Tout, longue lamentation a capella où Waro observe avec tristesse l’engloutissement de l’île dans les lumières froides de la modernité, est à ce titre un sommet. Les artistes qui peuvent accrocher au seul fil d’une voix douloureuse un public coi durant plus de sept minutes se comptent sur les doigts d’une main - main au creux de laquelle Waro souverain tient sa revanche, qui conjugue son fonnkèr au présent de l’universel et semble pouvoir renverser la machine à force de murmure.

Mais de quelle machine parle-t-on, au juste ? Celle du temps qui s’accélère, et d’un système consumériste qui pèse sur les consciences. Encore une fois, c’est dans le langage qu’il puise l’image qui permet de saisir le mieux sa vision des choses. Prenez l’exemple des mots "grègue", la cafetière d’antan, ou "kabay", désormais presque toujours remplacé par "t-shirt". S’ils ne sont plus employés aujourd’hui, bavarde Danyèl, c’est parce qu’en nous vendant des objets, l’industrie nous fourgue des noms avec (pensez Frigidaire ou Kleenex), qui finissent par coloniser totalement le langage. Et c’est aussi parce que ceux qui se souviennent encore des termes créoles anciens s’arc-boutent sur les objets traditionnels qu’ils baptisent, et refusent d’appeler "grègue" une cafetière électrique moderne, avec ou sans capsules. Ainsi le dictionnaire du créole se trouve à la fois étouffé par celui de la consommation, et condamné à représenter un monde perdu par ceux qui le connaissent.

Waro everywhere

La réponse de Waro, dans les deux cas, est étonnante de simplicité : il poursuit son chemin de petit bonhomme sans se laisser enfermer dans les chapelles, comme le héros de mauvaise réputation dont Brassens chantait les exploits, si bien traduits par la suite par Waro lui-même. Entre détermination et désinvolture, perturbateur imperturbable, il tricote les mots et la musique avec décontraction et impertinence, s’épanouit dans le rôle du rigolo de la mutinerie, se moque un peu du subalterne. Ainsi l’entend-on sur Kabar s’adresser au public métropolitain en français, sans que ça lui pose de problème, contredisant sa légende de doctrinaire du KWZ - graphie à la quelle il se dit même prêt à renoncer dès qu’une autre aura été adoptée par tous. De même, comme sur tous les albums depuis Bwarouz en 2002, il choisit sur Kabar de proposer des traductions de ses paroles, sacrifice consenti à la pédagogie, et pas juste à l’attention du journaliste des Inrocks qui, lors d’un Risofé du Sakifo, avait cru entendre "La vie, on la mange mon frère" quand Danyèl chantait "Laviyon la manz mon frèr" :

"Domoun swadizan i koné lo bann morso, mé zot i konpran pa touzour lo bann parol. Lé pa zis pou domoun la Frans laba ou po bann zorèy i konpran pa kréol… Kréol la pa apran son lang, la pa apran fonnkèr. Souvan défwa Kréol la ankor bezwin alé vèr lo fransé pou ariv si kréol…".

Cerise sur le gâteau mondial de sa reconnaissance, Tinn Tout est même traduite en anglais.

À la veille d’une reprise des tournées après une bonne année sédentaire, on apprendra d’ailleurs de Philippe Conrath que son public se trouve désormais en majorité à l’extérieur : "Jusqu’à la sortie d’Aou Amwin, Danyèl réalisait les 2/3 de ses ventes à La Réunion. Désormais, c’est plus de l’ordre d’un quart, les trois quarts restants étant faits en France et en Europe." Sans jamais se laisser dicter sa conduite par un business plan et sans jamais dépendre de subventions, le ravazèr Waro a donc conquis le monde à la force du gosier, comme il a séduit le public parisien qu’on entend exploser entre les pistes de Kabar. Ce qui prouve qu’en musique comme en rhétorique, c’est le talent qui a toujours raison.

François Gaertner

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(1) Foutan Fonnkèr, en 1998, était de l’aveu de Danyèl Waro et de son producteur "un faux live", enregistré en 3 fois lors d’un festival en Allemagne, puis réenregistré partiellement en studio pour les parties de chœurs.