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L’Art de la Guerre

Les empêcheurs de tourner en rond se donnent rendez-vous au Tampon pour un Mois de l’Art Contemporain consacré à l’art engagé.

« Là où sont mes pieds, je suis à ma place. »

Ce proverbe amérindien aurait pu être aperçu à Paris, il y a quelques mois, sur les banderoles de la Nuit Debout. Il aurait pu répondre aux pressions des forces de l’ordre régulièrement chargées d’empêcher l’enracinement du mouvement sur la place de la République par le démantèlement de ses installations stratégiques. Comme un écho pacifique à la célèbre exclamation de Mirabeau («  Nous sommes ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes ! »), cette phrase placide aurait alors traduit la calme détermination des citoyens à exercer sur-le-champ leur droit d’être où bon leur semble, quoiqu’en disent la préfecture et le Ministre de l’Intérieur. Un engagement, au présent, et au travers d’un geste qui peut aussi bien se passer de parole ou d’explications.

Mais la phrase n’est pas tirée des nombreux slogans de la Nuit Debout. Elle gravite dans l’univers d’un graffeur réunionnais qui s’est choisi pour nom de guerre L’1dï1. Elle donne son titre à l’exposition qui sera, en août prochain, au centre du Mois de l’Art Contemporain au Tampon, et dont le thème est l’art engagé. Leïla Quillacq en est la commissaire : « Quand nous avons commencé à réfléchir à comment articuler une exposition sur le thème de l’art engagé, la question s’est tout de suite posée de savoir comment définir celui-ci. Le thème est vaste, surtout si l’on considère que faire de l’art est déjà un acte engagé en soi ! Après réflexions, nous avons choisi de ne pas fermer le sujet, mais de plutôt l’ouvrir, et de le laisser se nourrir de nos recherches dans les collections et de nos échanges avec les artistes eux-mêmes. Au cours de ces recherches, nous avons réalisé que beaucoup de ces œuvres et de ces artistes entraient en résonance avec l’actualité, et des évènements comme la Nuit Debout. Forcément : l’artiste œuvre au présent. S’il y a un point d’ancrage à l’expo, il est sûrement à trouver là.  »

PAGAILLE !

Le cheminement qui sera proposé dans les lieux qui accueilleront cette exposition, la Médiathèque du Tampon et la salle Beaudemoulin, ne sera donc pas pédagogique. Aucun thème fixe, pas de chronologie de l’art engagé à La Réunion, ni de classification des discours : « Enracinement déracinement, féminité, identité, frontières, droit à disposer de ses droits, anti-capitalisme : toutes ces notions sont présentes en même temps. Le spectateur suit un parcours libre de lecture à travers des photographies, peintures, dessins, vidéo, installations et performances. »

Dans cette pagaille séditieuse, on croisera donc, côte à côte, des œuvres sans rapport apparent. Les jeux de mots capillotractés du graffeur L’Activist, qui décline le mot art dans des tags à mi-chemin entre le haïku et le calembour (son best-seller : « L’art est flexion »). Une installation du diabolique plasticien Yohann Quéland de Saint-Pern, Barricades, où un mécanisme racle un bâton contre les barreaux d’une série de barrières de police, provoquant un bruit très agressif. Des dessins figuratifs au crayon de Guillaume Lebourg, tirés de la série Émeutes, dont le titre est explicite. Le regard de Tawakkol Karman, première femme arabe à recevoir le prix nobel de la paix en 2011 pour son combat féministe, fixé comme une icône dans les contrastes d’une sérigraphie d’Yvan Lacanal. Le Fizi d’Alice Aucuit, reproduction en céramique de l’arme offerte par le gouvernement colonial au chasseur de marrons François Mussard pour ses bons et loyaux sévices. Ou les gilets de sauvetage de Jean-Marc Lacaze, cousus lors d’une résidence à Mayotte à partir des tissus colorés traditionnels chiromani d’Anjouan, des lambas number one de Madagascar ou des toiles wax d’Afrique de l’Ouest : image troublante de la dérision des réponses apportées aux problèmes qui sous-tendent les réalités migratoires en Afrique et dans l’océan Indien.

Toutes ces interventions partagent avec les slogans de la Nuit Debout (ou ceux de 68 et de la plupart des mouvements de contestation populaire qui ont vu le jour depuis) une poésie immédiate et combative. Elles commentent notre actualité politique et sociale, et en ce sens, elles participent au débat permanent qui anime la cité et circule dans l’information. Il n’est donc pas étonnant de trouver, aussi, dans le programme de l’exposition, un photo-journaliste. Remarqué en début d’année pour une chronique visuelle de la vie des SDF à La Réunion, Morgan Fache vient d’achever Quartier Dom-Tom, nouvelle série documentaire hallucinante tirée d’un reportage de deux ans dans les quartiers du Port. Ce chasseur d’images tenace qui travaille au contact des réalités sociales les plus dures présentera au Tampon des clichés de Chagos, résultat d’un séjour au sein de la communauté chagossienne exilée à Port-Louis sans espoir de retour dans leur archipel depuis que les États-Unis y ont installé une gigantesque base navale dans les années 60. Ses images seront montrées à La Réunion pour la première fois, avant d’être publiées bientôt dans la revue XXI dans le cadre d’un grand format mêlant photo et bande dessinée signé avec le BD reporter Hippolyte.

VISIBLE / INVISIBLE

Aux côtés de cette nouvelle génération d’artistes impliqués à différent niveaux dans des activités de sabotage et de contre-propagande, l’exposition imaginée par Leila Quillacq et Sophie Guillou, chargée des affaires culturelles à la ville du Tampon, permettra aussi de redécouvrir certains artistes confirmés et bien connus à La Réunion, comme William Zitte, pionnier d’un art contemporain branché sur la créolité dans les années 90 avec ses Tèt Kaf et sa revendication d’une fierté noire réunionnaise inspirée par le mouvement Black is Beautiful aux USA. On y croisera également un étrange autoportrait Jack Beng-Thi, à la fois globe-trotter infatigable et grand explorateur des questions identitaires à La Réunion, qui se met en scène en déraciné, pendu par les pieds.

Mais dans sa dimension rétrospective, l’un des évènements les plus intéressants de Là où sont mes pieds… sera sans doute la plongée annoncée dans les archives de l’un artistes les plus étonnants de la scène locale, Christian Jalma, alias Floyd Dog. Proche du laboratoire foutraque Lerka, ce rêveur est l’un des individus remarquables qui forment le groupe informel des Lémuriens – ces artistes, poètes et chercheurs passionnés par le livre mystérieux de Jules Hermann, les Révélations du Grand Océan, qui soutient entre autres fantaisies que La Réunion est le vestige du berceau englouti de l’humanité, La Lémurie, et que les reliefs de l’île ont été sculptés par une race de géants disparus. Au travers de textes et d’images, on pourra pénétrer l’univers cosmique et politique de ce drôle de prophète, foudroyé dès l’enfance par la musique de Pink Floyd et marqué par la violence symbolique des questions raciales et coloniales à La Réunion, auteur d’un opéra rock et d’une œuvre multiple organisée autour de l’idée de pouvoir invisible.

Empruntées aux collections du FRAC ou au nouveau Centre d’Art de St-Pierre, échafaudées avec la complicité du laboratoire artistique Lerka ou obtenues au contact direct des artistes, ces œuvres rassemblées n’ont pas vocation à représenter un panorama exhaustif de l’art engagé à La Réunion. Il s’agit plutôt de proposer une dynamique d’ensemble, précise Leila Quillacq, une certaine vision de l’art « comme une invitation à inventer ou réinventer nos codes, nos systèmes, nos règles du jeu. Comme une pratique révélatrice de ce qu’on ne voit pas, de ce qu’on ne dit pas, de ce qu’on refuse de prendre à bras-le-corps, ou de ce qu’on oublie vite, aussi. » Là où sont mes pieds, je suis à ma place, dit le proverbe indien. Comme un écho au titre de cette exposition, on pourrait encore ajouter : et les pieds d’un artistes sont à leur place quand ils sont bien au fond du plat.

François Gaertner