On y était

C’est pas la mer à boite

L’épopée d’un buveur de mots

L’ami Campos est un ambitieux. Quand d’aucuns se satisferaient d’investir pépère les scènes de théâtre et leurs commodités, le voilà qui cherche à déraciner le spectateur de son confortable fauteuil. Après nous avoir promenés de transats en parasols, il nous donnait rendez-vous l’autre sior au Balcon, bar branché des nuits saint-gilloises clichées. Je suis venue, j’ai vu. Mais l’acteur a-t-il survécu ? Récit d’une héroïque mise à mort.

Le Balcon. Bar Saint-Gillois en surplomb, qui concentre dans cinquante mètres carrés tous les stéréotypes de zoreyland. Hipsters, alcool, et vacuité.

L’idée de Campos, cela étant, est noble : « Je veux sortir le théâtre du théâtre » martèle-t-il comme un leitmotiv. Comprenons par là faire acte de générosité ; offrir aux non initiés l’occasion de se frotter à la dramaturgie. Décentraliser, désacraliser, démocratiser. Soit.

Cette fois, il pioche chez Serge Valletti - dont la pièce intégrale « Au bout du comptoir, la mer » dure une heure trente - des morceaux de choix pour en extraire une petite forme transportable de 35 minutes.

Le thème de la pièce se prête à merveille au lieu choisi par Campos, puisque Valletti met en scène un artiste de Casino de seconde zone, qui vient chaque soir après son spectacle, boire ses déboires.

Conscient que le bar est le théâtre invisible où les histoires naissent et meurent, Campos se réjouit donc à l’idée de promener sa création de comptoirs en comptoirs, pour permettre à son acteur Raymond Xavier de nous offrir cette succulente mise en abyme.

Violente expérience

Revenons au Balcon. Costume banc légèrement défraichi et gouaille de rigueur, l’artiste se fraye un chemin vers le comptoir, sa valise à la main. Très naturellement, il nous interpelle, et commence à livrer son histoire. Réaction instantanée du hipster gominé : il hausse le ton devant son steak aux oignons et poursuit son insipide conversation, à fond les ballons.

Comme Raymond Xavier est un acteur chevronné, il ne s’en laisse pas compter. Redouble de virtuosité. Continue de nous régaler. Mais la majorité ignore superbement ses efforts.

S’il y a de l’héroïsme chez cet homme là, l’expérience n’en est pas moins violente. On se prend à haïr ses semblables. A les vouloir moins frustres, ignorants et fats. On éprouve dans sa chair que parfois, le théâtre, loin de rassembler, sépare. On ressent l’insupportable clivage entre le buveur de bar et le buveur de mots, et l’on se désole que la passerelle reste vide.

Mais c’est là tout le danger et l’enjeu de l’expérience proposée par Campos : à imposer le spectacle vivant dans une antre profane, sans fixer préalablement les règles du jeu théâtral, on risque de s’exposer à la goujaterie ordinaire. Aux cuistres fidèles d’Hanouna qui confondent spectacle vivant et show avilissant.

Un jeu de miroir fascinant

Au delà de l’affront pourtant, l’expérience est magique. À travers le clivage, entre ceux qui écoutent, et ceux qui fuient, ceux qui regardent, et ceux qui ignorent, se dessine un jeu de miroir fascinant. Car pour ignorer l’acteur, les consommateurs redoublent d’un aplomb surjoué.

Comme ce personnage de looser magnifique incarné avec brio par Raymond Xavier, ils semblent eux-aussi combler leur vide existentiel par des mots. Acteurs sans le savoir de leur propre mascarade, ils sont un formidable écho du texte.

« Une pièce de théâtre doit être le lieu où le monde visible et le monde invisible se touchent et se heurtent. » affirme le dramaturge Athur Adamov. Mission parfaitement accomplie.

Zerbinette


  • C’est pas la mer à boire
  • Le spectacle rejoue le 26 à 20h au Toît à Saint-Pierre. Puis se poursuivra par une tournée en métropole.