Chronique

L’éternel Morel

Manzi remonte le temps pour dresser un hommage qui sent la madeleine.

Je m’en veux, je m’en veux, … ’Tain j’aurais du concocter mon papier sur François Morel en début de semaine au lieu de corriger ces foutus poèmes de la fête des pères pour mes vingt-six marmailles. Papa que j’aime, que j’aime tout le temps, papa que j’aime, que j’aime tant (sic).

Je m’en veux car j’aurais adoré écrire un truc bien léché, décalé, bourré de sincérité et de calembours éculés. Là, j’ai à peine deux heures pour pondre un débrief car ma chère consoeur, Zerbinette, m’a mis la pression pour proposer un avis croisé sur le spectacle La Fin du monde est pour dimanche que ce grand monsieur joue aujourd’hui et demain soir au Teat Champ Fleuri.

Quoi c’est complet ? Ah bin super, comme ça j’ai même pas besoin de donner envie aux gens d’y aller. En même temps, François Morel a-t-il encore besoin de publicité ?

Dans mon rêve plutôt grotesque de la nuit dernière, j’étais assis en face de Monsieur Morel sur un plateau radio et je lui lisais ma chronique. Les autres intervenants n’étaient plus dans mon champ de vision. Je baissais la tête sur mon manuscrit. Mes mains tremblaient. J’essayais de ne pas m’entendre causer. La seule chose que je désirais c’était d’entendre son rire. Imagine. Faire rire le père spirituel des chroniqueurs. Au pire le faire sourire.

Ils sont tous bien fortiches les Vincent Dedienne, Thomas VDB, Alex Vizorek, Guillaume Meurice ou encore Pierre-Emmanuel Barré mais le patron, celui qui égaie à coup sûr notre maussade semaine, c’est bien François Ier.

Quand j’entends Morel, j’ai le paronyme laurel qui m’appelle. Pas le binôme d’Hardy mais cet arbuste qu’on appelle également le laurier-cerise (prunus laurocerasus). Oui, Morel me fait penser à ces banales haies de laurel qui bordent les propriétés dans le lotissement savoyard de mes parents ; comme elles bordent les banlieues pavillonnaires de tous les territoires, faisant perdre la typicité de nos paysages locaux.

Ces affreux laurels m’évoquent surtout le foyer familial, à cette époque bénie où l’on s’esclaffait en famille devant les Deschiens de Canal +. Tel un geek, j’enregistrais ces pastilles irrésistibles et terriblement irrévérencieuses tous les soirs. Les VHS, minutieusement numérotées grâce à une étiqueteuse thermo-collante high tech, s’accumulaient sur les étagères de « la chambre d’ami » pour finir, une décennie plus tard sur d’autres étagères plus sinistres, dans la cave.

Dans le même temps, je découvrais les joies de la glandouille universitaire et surtout les atouts d’une ville moyenne disposant d’une scène nationale, l’Espace Malraux, lieu voisin de la médiathèque municipale qu’il m’arrivait de fréquenter pour emprunter des disques et des bédés. Le bon villageois que j’étais ne pouvait envisager de pénétrer dans d’autres salles obscures que les cinémas. L’unique expérience théâtrale de mes jeunes années se résumait en une représentation d’une troupe d’amateurs déclamant fort et mal du Molière dans la salle polyvalente du lycée pendant que Stéphanie Legrand – la bombe de la classe – n’était pas avare en ricanements sur le comédien dans son seyant collant.

Le jour où j’ai vu que la troupe de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, composée desdits Deschiens se produisait dans ma ville de Chambéry, j’ai foncé. J’ai été surpris car c’était différent de la télé mais j’ai adoré. Puis j’ai enchaîné avec Découflé, le Cirque Plume, Archaos, sans jamais lâcher cette bande d’allumés. En somme, je peux affirmer que François Morel, c’est ma madeleine de Proust, bien perché dans les hauteurs de ma pyramide de la déconne où se côtoient Woody Allen et des prouts.

Ne comptez donc pas sur moi pour énoncer la moindre critique envers le spectacle de Monsieur Morel. Allez faire un tour du côté de chez Zerbinette si vous voulez avoir la preuve que Morel est éternel.

Manzi