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Oh les beaux jours | 6,7,8 octobre | Cité des Arts

L’increvable désir

Le duo Martinez/Rios, de la compagnie La Pata Negra, propose de clore sa trilogie* consacrée au théâtre de Beckett avec « Oh les beaux jours ». Une pièce en deux actes pour laquelle le dramaturge écrivit ce savoureux préambule : « Quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter ». Plongée au coeur d’un chantier d’allumés.

Affirmer que jouer du Beckett est une torture pour le public soulève un paradoxe : l’iconoclaste auteur est l’un des plus courus ce jour sur les scènes de France et de Navarre.

Sans vouloir verser dans la forfanterie, on peut se demander sur quoi repose un tel engouement, lorsqu’on sait que le bonhomme multiplie les affronts à notre compréhension. Dans ses pièces, souvent composées de deux actes qui se suivent sans véritablement se compléter, Beckett met en scène des personnages loufoques, aux propos généralement décousus, empêtrés dans une intrigue opaque. Sa marque de fabrique étant, rappelons-le, d’éviter d’offrir au spectateur toute trame narrative à laquelle il pourrait se raccrocher.

Alors que vient-on donc chercher lorsqu’on vient voir Beckett ?

Pour Isabelle Martinez, inconditionnelle du bonhomme, c’est un auteur qui « écrit sur rien mais ne dit pas rien. »

Le contenu d’« Oh les beaux jours », crée en 1962, ne fait pas exception : comme pour le reste de son oeuvre, il est difficile de résumer l’intrigue.

En effet, cette pièce traite du thème de la disparition progressive d’une femme, Winnie, qui est avalée par la terre, sous les yeux placides de son compagnon Willie. Pourquoi ? Par qui ? Comment ? Autant de questions auxquelles l’auteur ne répond pas.

Winnie, femme tronc déjà à moitié enterrée au début de la pièce accomplit pourtant le prodige d’être drôle, dans sa tragédie. Et le dramaturge d’ajouter, laconique : « J’ai pensé qu’il n’y avait qu’une femme pour faire face à cette situation et sombrer en chantant »

Alors, imposture ? Ou géniale leçon de vie de la part d’un auteur qui pourtant s’est toujours refusé à livrer son oeuvre à l’interprétation symbolique, répétant à l’envi aux critiques : « Honni soit qui symbole y voit ».

Pour comprendre le génie de Beckett, il est utile de revenir aux sources de l’absurde, ce mouvement littéraire porté par un Camus ; qui nait de la confrontation entre l’appel humain, et le silence déraisonnable du monde. Beckett, lucide, pose la question de la condition humaine, en acceptant qu’elle reste sans réponse. Revendiquant notre impossibilité de comprendre, il se propose de célébrer avec une joie féroce ce que le critique Alain Badiou nomme notre « increvable désir », malgré l’issue tragique qui nous attend tous.

Voilà bien ce qui fascine Isabelle Martinez, à savoir, l’ambiguïté de Winnie, cette femme qui assiste à la dégradation de son corps en conservant, malgré son immobilité, une formidable vivacité de mots.

La comédienne, rappelle que l’écriture de Beckett est « Un voyage de la périphérie au noyau ». Et d’ajouter que s’il réduit au maximum l’amplitude corporelle du personnage, c’est pour que l’attention se porte sur la pensée. Pour qu’il n’y ait plus qu’une tête.

Ce qui, à l’ère des femmes objets, est finalement loin d’être déshonorant.

Zerbinette




* « Qui sait ce que voit l’autruche dans le sable », « Le tort qu’on a, c’est d’adresser la parole aux gens » et « Oh les beaux jours » sont les trois spectacles de la trilogie « Beckettienne » de la Cie Pata Negra.

Nous avons demandé à Isabelle Martinez le pourquoi de sa démarche.

"L’autruche..." et "le tort qu’on a..." sont en fait nés dans le sillon de "Oh les beaux jours".

Passionnée par l’écriture et par l’apport de Beckett à la littérature, je me suis rendue compte en montant le projet de "Oh les beaux jours" que certains de mes interlocuteurs « culturels » et d’autres avaient un a priori sur cet auteur perçu comme un auteur hermétique, abstrait ou métaphysique.

Je ne prends évidemment pas ces perceptions de haut. Je les conçois même totalement : faute peut-être aux arguments de certains intellectuels et universitaires, voire certaines mises en scène, voire la façon dont on aborde Beckett au lycée, nous avons eu envie lors de notre immersion dans son oeuvre (avec Charles Rios,) de donner, sans prétention aucune, notre lecture de cet auteur prix Nobel en 69 et de décliner notre sujet Beckett auprès de différents publics, en créant plusieurs formes.

Le premier volet, « Qui sait ce que voit l’autruche dans le sable », s’adresse d’abord au jeune public avec une forme marionnettique librement inspirée de l’oeuvre de Beckett. Un fruit de la tentation pour la comédienne marionnettiste que je suis !

Le second volet, « Le tort qu’on a, c’est d’adresser la parole aux gens », se dirige vers un public plus adulte. Pour faire connaitre quelques truculences littéraires de l’auteur au travers de différents extraits de ses romans et poésies.

Enfin, « oh les beaux jours » s’adresse au "tout public" mais aussi, notamment, aux personnes âgées. Un public dont j’adorerai avoir le regard sur cette pièce.

On peut dire que c’est une "sensibilisation trans-générationnelle" à la langue et l’écriture de cet auteur qui nous inspire. Le parcours d’écriture de Beckett, sa poésie, sa langue, son humour, sa façon de fouiller l’étrangeté de l’être et notre condition humaine... tout ça vaut vraiment le détour à mon avis.

D’ailleurs, on croit guider des inspirations et bien souvent (dans le meilleurs des cas) ce sont les inspirations qui nous guident : on avait prévu un spectacle, il nous en est venu trois !


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