Interview

Rendez-vous avec Érick Lebeau

L’Inouï

Anomalie de la chanson créole d’aujourd’hui, Tricodpo est le grand vainqueur des Inouïs, concours de sélection pour le Printemps de Bourges. Rencontre avec son étonnant chanteur, Érick Lebeau.

Renaissance

A peine un mois après la première mondiale, avant Londres et Paris, La Réunion accueille la nouvelle création spectaculaire du (...) +++

Barbe dense, chevelure de Raiponce mâle et ténébreuse, voix de nez saisissante et kouyonis en bandoulière, Érick Lebeau est l’une des personnalités les plus atypiques de la scène musicale réunionnaise. Les plus talentueuses, aussi. Avec Tricodpo, groupe qu’il a fondé avec sa compagne Marine – et pas Élise, comme nous l’écrivions dans le magazine (désolés, Charline) –, il vient de décrocher son passeport pour le Printemps de Bourges au mois de mai.

Mais avant ça, il sera à l’affiche de la before du Sakifo le 11 avril, aux côtés de Miossec, et poursuivra ses efforts pour faire exister sur scène Zénvièv Laokap, conte musical barré et faux spectacle pour les enfants créé en début d’année. De tout ça, de sa barbe, de sa vision des musiciens qui se prennent au sérieux et de ses projets pour l’avenir de Tricodpo, nous avons parlé avec ce grand bavard autour d’un expresso.

Vous avez récemment remporté le concours des Inouïs, victoire-passeport pour le Printemps de Bourges, et donc une chance de rencontrer des professionnels de la musique en métropole. C’est une étape importante pour vous ?
Je sais pas. Ce que je peux dire, c’est que ça a été très difficile pour moi de participer à ça. J’ai pas l’habitude des concours, c’est pas mon truc. Ça me fait peur en fait.

Pourquoi ?
Bah déjà sur ce concours-là, il n’y a pas de critère et les groupes étaient super différents, donc tu te demandes toujours un peu comment les gars vont faire pour départager les gens. Et puis t’inscrire, c’est forcément prendre le risque de te faire sortir direct, et donc tu sais que tu vas peut-être devoir te remettre en question. Et c’est normal de se remettre en question, il faut le faire. Mais moi, ça me fait peur. Bon, finalement on a été pris, donc c’est cool, mais j’étais super tendu parce qu’on ne pensait vraiment pas que ce serait le cas. D’ailleurs depuis que c’est fini, je sens un relâchement vraiment puissant, j’ai gagné la fièvre, des courbatures, la totale.

Pourquoi ne pensiez-vous pas être retenus ?
Parce que bon, moi je connaissais pas forcément très bien le travail de tous les autres concurrents, mais plusieurs jours avant la finale, des gens qu’on connaît nous ont dit qu’il y avait un gros gros client, M’Toro Chamou, guitariste de malade et tout. Donc la veille, on est allés écouter ce qu’il faisait, on a lu sa bio, et bon, le gars avait déjà fait 7 albums, il est super fort, et donc on s’est dit : OK, c’est mort d’avance. Donc la veille, on a réécrit tout le set, on a changé tout le concert, en pensant que tant qu’à faire, on allait se saborder. On n’a joué que des reprises : Barmine de Waro, A.B.C.D. de Madoré, ou Marie Salangann de Zanmari Baré, en mode séga roots. Allé voir, on a gagné.

Donc pour y revenir, tu penses que ça peut être un moyen de passer le cap espéré pour Tricodpo ?
Oui c’est sûr, ça fait longtemps qu’on aimerait bien faire une tournée avec Tricodpo, et ça peut nous aider à y parvenir. Après, je suis dans un rapport un peu spécial avec le marché de la musique. Je ne suis pas sûr que ça m’intéresse beaucoup, finalement. Je veux continuer de faire de la musique bien sûr, mais ne faire que Tricodpo, ça me fait un peu peur. Je suis plus à l’aise dans les formats cabaret, où il y a aussi du théâtre, de la parole.

Donc finalement, Tricodpo aurait plus vocation a devenir une troupe touche-à-tout qu’un groupe pro ?
Ça se ressent déjà dans le groupe tel qu’il est aujourd’hui. J’ai le sentiment qu’on est sur quelque chose qui n’existe pas ailleurs à La Réunion. On n’est pas des techniciens, et on le revendique. Il y a dans ce qu’on fait, je pense, un contenu, une fragilité, un propos qui n’est pas commun dans une île qui compte beaucoup de très bons musiciens, mais qui ne racontent pas grand-chose. Ils arrivent, ils jouent super bien – moi, j’appelle ça la mizik gro kabo. Et nous, certes on est moins forts en technique musicale, mais on raconte plus de choses, on essaye de trouver de la richesse sur le fond, on a une exigence sur ce qu’on écrit qui n’est pas très répandue ici. Et puis aussi, on ouvre nos gueules.

C’est la raison pour laquelle vous incluez de plus en plus d’éléments de cabaret dans vos concerts, et c’est ce qui vous a motivés à créer un premier conte musical avec Zénvièv Laokap ?
Exactement. Et la plupart des projets qu’on a en ce moment vont dans cette direction. Pour octobre, on prépare Tricodposcopie, qui est une façon d’aller plus loin encore sur cette idée de spectacle mélangé. On aimerait bien intégrer des saynettes, des moments de kouyonis, pour faire quelque chose de vraiment complet. On va aussi renouveler les chansons, je vais en écrire de nouvelles, le but étant qu’elles servent de base à un 2e album. On pense aussi à sortir Zénvièv en format livret, avec les chansons sur un disque, parce que finalement, le projet est peut-être mieux adapté à ce genre de format qu’à la scène. Enfin on avance un peu comme ça, on a une idée, une envie, on le fait. J’ai pas forcément envie de devoir me cantonner à un truc, ou d’avoir un producteur qui me dit quoi faire pour que ça marche et de passer ma vie à travailler pour ça. Je vois mes collègues qui marchent comme ça, et je me dis que je ne pourrai pas le faire. Du coup tout ça mélangé ça fait un peu brouillon. Certaines personnes se foutent un peu de nous, elles nous disent : Tricodpo ! Mais vous-mêmes, vous ne savez pas ce que vous êtes en train de faire ! Et c’est pas faux.

Le groupe compte un membre quasi-permanent qui n’est pas musicien mais comédien et metteur en scène : Nicolas Givran. C’est lui qui a mis en scène vos concerts, lui qui va vous aider sur Tricodposcopie, lui encore qui a eu l’idée des teasers pour la sortie numérique de l’album, qui détournent le film Angel Heart
Nicolas, je lui parle de mes idées parce que c’est un camarade, et donc je lui raconte ce qui me passe par la tête. Et à chaque fois que je lui dis un truc, il se marre et il me dit : « OK, allons, je veux le faire ! » Et du coup, ça se passe aussi comme ça avec Myriam Omar Awadi, qui est plasticienne et scénographe. On discute, on rigole, et puis au bout d’un moment elle se fait embarquer, elle donne un avis, et du coup on lui demande si elle veut pas faire la scénographie. Ou avec Marie Birot, qui a écrit trois chansons pour Zénvièv. Ça me plaît beaucoup parce que ça me rappelle ce qu’a pu être l’association Zizkakan au début, un collectif où tu retrouvais aussi bien des peintres que des conteurs ou des musiciens. Et ça, c’est notre grand rêve, de faire un truc comme ça, mais aujourd’hui.

Ziskakan militait sérieusement pour la reconnaissance d’une identité, dont tu revendiques aujourd’hui sur scène le quote-part kouyonis. Tu ne prends donc rien au sérieux, mécréant ?
Je ne vais pas dire que je ne prends rien au sérieux. On milite par exemple pour que les gamins aient des cours de sensibilisation musicale à l’école primaire, pour éviter que plus tard, ils n’écoutent que la merde qu’on leur sert à la télé ou à la radio. Et ça on le fait sérieusement. Mais on le fait sans se prendre nous-mêmes au sérieux, et surtout pas sur scène. Personnellement, c’est quelque chose que j’arrive pas à faire. Si j’écris un texte et que c’est trop… je sais pas… trop sérieusement triste ou en graine, je vais le changer pour amener de la distance, de la dérision. Parce que dans ma bouche, ça me gêne.

Dans vos teasers, vous vous moquez gentiment mais assez abondemment de vos collègues musiciens, Grèn Sémé, Zanmari Baré, Christine Salem...
Oui, on aime bien ça. Après, on est aussi les premiers à se moquer de nous-mêmes. Mais quand on voit qu’en ce moment, tout le monde a un projet de chorale – Zanmari Baré, Christine Salem, Grèn Sémé – et souvent avec des marmays, eh ben ça nous donne envie de faire une chorale aussi, mais rien qu’avec des vieux. Ça nous fait marrer de reprendre un peu ce que les autres font pour nous moquer, pour les faire aussi, mais à notre manière.

Bon et alors, finalement, la barbe et les cheveux longs jusqu’au bas du dos : pourquoi ?
En fait, j’ai toujours eu peur des lames. Je sais pas pourquoi, c’est comme ça. Le rasoir électrique à la rigueur, ça va, mais j’aime pas trop-trop non plus. J’ai toujours eu la barbe du coup. Une fois, je l’ai rasée, c’était il y a plus de 10 ans. Ma madame a voulu me quitter. Comme je ne voulais pas perdre ma madame, j’ai laissé repousser la barbe. Pour les cheveux, c’est devenu un vrai problème parce que ça maille un tas, et donc il faudrait que je les coupe – pas trop court, pour garder le chignon, mais quand même un peu. Mais quand tu as déjà les cheveux qui t’arrivent au trou de balle, les gens te disent de ne pas couper. Nicolas Givran, il se fout de ma gueule, il me dit : « Déconne pas Érick ! On a fait tout le plan com sur la barbe et les cheveux, tu peux pas les couper maintenant ! » Alors je les garde.

FG