Portrait

La Cité des Zarbis

Une expo et un livre éclairent bientôt le singulier destin des Mengin, créatures d’une cité étrange nommée LAC.

Voilà plusieurs années que j’en entends parler, de loin en loin. Un peu comme une légende urbaine ou ces rumeurs récurrentes sur le déchiffrement du cryptogramme de la Buse. Le mystère du LAC – pour Lieu d’Art Contemporain. « Il paraît que c’est dingue. Le mec aurait transformé un champ de cannes en musée vivant, construit un palais bizarre rempli d’œuvres d’art – des trucs de gens cotés, des sculptures dérangeantes, d’immenses colonnes de pneus peints dans le jardin. » Les histoires sont toujours de seconde main. Celui qui les raconte dit connaître quelqu’un qui y est allé. Rares sont ceux qui l’ont vu pour de vrai. Et parmi eux, encore plus rares sont ceux qui ont tout vu. Ceux-là se contentent de dire : « Faut le voir pour le croire. »

C’est étrange comme dans un monde fini où l’inconnu n’existe plus vraiment, des mythes continuent de pousser sur la simple paresse des hommes. Depuis 35 ans, le LAC existe. C’est un fait. Chaque année, des centaines d’élèves y sont accueillis pour des ateliers. Il touche des subventions. Il y a eu des articles dans les journaux. Il y a même un site internet et un gros livre à paraître. Toutefois, il y a toujours quelque chose qui empêche qu’on y parvienne. Certains ont voulu s’y rendre et ne l’ont pas trouvé. Je n’ai jamais eu le temps – ou plutôt, je n’ai jamais pris le temps. Dans une île de corsaires où les trésors se cachent, le LAC possède le magnétisme contraire des repaires élusifs. Il faut dire que ses propriétaires font peu d’efforts pour être découverts. Il faut même, paraît-il, mériter son invitation. Tout petits groupes accueillis sur réservation, amis d’amis, notables : les habitants du LAC choisissent leurs visiteurs.

L’homme qui m’accueille a pourtant l’air content de me voir. « Je ne fais rien pour être connu. Mais quand on me sollicite, je ne dis pas non. » Vincent Mengin a 67 ans, le crâne chauve, un de ces regards bleus d’aquarelle mélancolique. Selon la typologie officielle de la moustache, les touffes gauloises qui lui tombent du nez s’appellent un Morse, comme le mammifère marin. Pensez Nietzsche. Ou Staline. « Ici, c’est mon domaine. J’aime dire que j’en suis le dictateur. D’ailleurs, j’ai construit une guillotine. Je l’ai installée en bas, près de la piscine, à côté de la pyramide de chaussures. Comme je suis un dictateur, je me suis dit que j’allais interdire aux autres d’être plus grands que moi. Ceux qui ont l’impertinence de dépasser mon mètre 80, je les raccourcis. Mais comme je ne veux tuer personne, je les coupe par les chaussures. Bon là, la guillotine, vous la verrez pas, je l’ai démontée parce qu’elle doit partir à l’expo… »

RÉTROSPECTIVE

La guillotine, qu’on se rassure, n’est pas fonctionnelle. C’est une œuvre. Si j’ai fini par trouver le chemin du LAC, c’est parce que le travail de Vincent Mengin fait en avril l’objet d’une première grande rétrospective à la Cité des Arts, sous ce titre énigmatique : La Révolte de la Doublure. 35 ans d’une production hétéroclite où l’on passe du dessin à la lithographie, à l’aérographe, à la vidéo, à la sculpture à base de récupération, de mousse expansée, de pneumatiques usagés ou, donc, de vieilles baskets en pyramide. « C’est une boutique de chaussures qui me les a données. C’est des modèles d’exposition, ils allaient les jeter. Pour éviter les vols, ils m’ont expliqué qu’ils n’exposaient que les pieds gauches. Les pieds droits partent dans d’autres magasins aux Antilles. Quand les modèles sont retirés de la vente, ils se retrouvent avec des dizaines de pieds gauches dont ils ne peuvent rien faire. C’est toujours comme ça : on me propose des tas de vieux trucs et moi, je trouve ça irrésistible, je prends tout. Après, faut bien que je trouve quelque chose à en faire. J’ai commencé par créer des lianes endémiques avec des modèles de marque, que j’ai pendues aux arbres. Mais il m’en restait plein, alors j’ai eu l’idée de la guillotine à chaussures. »

L’immense jardin du LAC témoigne de la manie. Depuis le portail rouge à l’entrée, le chemin qui descend vers les bâtiments est bordé de colonnes de pneus multicolores empilés sur plusieurs mètres de haut, de cuvettes de toilettes transformées en bas reliefs, de mannequins démembrés, d’alcôves remplies de bric et de broc. On se croirait dans un décor de film post-apocalyptique pour enfants perturbés. 7500 mètres carrés de fourbi artistique paumés au milieu de la Ravine des Cabris, dans un magnifique jardin tropical. Certains arbres sont gainés dans un haut corset de pneus de voiture et de tracteurs, comme des cous de Maasaï géants. « Tout ça, c’était un champ de cannes sur une pente raide. Y avait rien. On a tout planté, j’ai terrassé moi-même. Tout ce que vous voyez, c’est moi qui l’ai construit, de mes mains. »  

Une maison familiale, une immense salle d’exposition sur deux étages surmontés d’ateliers et d’un vaste appartement, une étrange bâtisse octogonale décorée de masques en ferraille monumentaux dont la porte basse s’ouvre comme une herse, des balcons, des terrasses, des escaliers et des balustrades un peu partout dans le parc, une piscine, un bassin et, clou du spectacle, un palais – un vrai, avec un pont levis qui descend lentement sur un plan d’eau et un nom de château magique : le Palais des Sept Portes. Bienvenue dans le royaume imaginaire de la famille Mengin. Dans cette architecture baroque et surabondante, farcie de symboles, inlassablement étendue, agrandie et remaniée depuis 35 ans, les mâchoires vous tombent du visage. C’est un ahurissement familier pour ceux qui se sont déjà rendus dans la petite commune d’Hauterives, dans la Drôme. Là-bas, de 1879 à 1912, Joseph Ferdinand Cheval, employé des postes, a fabriqué seul son extravagant Palais idéal, devenu monument majeur de l’histoire de l’Art Brut. « Je suis, bien sûr, en cousinage avec le Facteur Cheval. Mais il y a une différence. Son ouvrage a été entièrement solitaire. Moi, j’ai toujours invité les autres à jouer avec moi. »  

LA DAME DU LAC

Dans la romance médiévale, la Dame du Lac est la fée qui donne Excalibur au roi Arthur et lui permet de rallier les tribus éparses de Bretagne pour fonder son royaume. La magicienne de l’Avalon déglingué de Vincent Mengin s’appelle Roselyne. C’est elle qui, au terme d’un parcours déboussolé, lui a fixé un cap, géographique et personnel.

Vincent Mengin-Lecreulx est né à Boulogne-Billancourt en 1948. Son père, employé du Centre de l’Énergie Atomique de Paris, a rencontré son épouse dans la ferme allemande où il avait été envoyé travailler durant la guerre. «  Il essayait de la faire passer pour alsacienne. Difficile pour une Allemande de se faire accepter dans le Paris d’après-guerre. » Son enfance est, on s’en doute, traumatique. « Bousculé » par sa mère, il est longtemps convaincu qu’elle veut sa peau. « Pendant un an, j’ai dormi sous mon lit. Je mettais l’édredon sous la couverture pour faire croire que j’y étais. Je pensais qu’elle allait venir me poignarder. » Le fils de Boche se met très tôt à picoler, encouragé par un copain que tout le monde surnomme Hitler. Avec lui, il crame une jeunesse fiévreuse dans les troquets de Paname, plante ses études, mais reçoit des encouragements pour ses dispositions au dessin. Il devient lithographe, gagne bien sa vie, roule en voiture de collection, s’acoquine avec le milieu artistique parisien et les prostituées, se perd dans la violence d’une quête de soi cafardeuse. 

À la fin des années 70, il rencontre Roselyne Von-Pine, Réunionnaise devenue puéricultrice à l’Hôtel-Dieu. II s’appuie sur elle pour changer de vie. Ils ont une fille, Aurélia. Mengin prend l’avion pour la première fois, direction La Réunion. Il se présente à la famille, met un moment à comprendre où il a débarqué : « Pour moi, c’était Montpelier, mais avec des flics en short. » À la fin du séjour, il a changé d’avis : « Le métissage et la lumière, la joie de cette famille. Je décide que je veux vivre ici. » Roselyne est réticente. L’ambiance village, les ladilafé : elle n’a pas quitté l’île sans raisons. Retour à Paris, grosse déprime, Vincent insiste, Roselyne accepte à une condition. Elle a mordu à l’art ; s’ils vont vivre à La Réunion, il l’aide à ouvrir une galerie. En 1980, rue Babet à St-Pierre, la Galerie Vincent est le premier espace privé où l’on vend de l’art contemporain à La Réunion. Roselyne se souvient des débuts difficiles : « Les gens qui passaient devant ma petite boutique se moquaient de moi. Je sais bien qu’on me trouvait ridicule. Le milieu de l’art et la bourgeoisie me regardaient comme une imbécile. Ils se demandaient : de quoi elle se mêle ? De l’autre côté, les Créoles se disaient : mais pour qui elle se prend ? » Avec son bas-de-laine de lithographe prospère, Vincent achète un terrain agricole, s’inscrit comme maçon à la chambre des métiers, construit une maison-atelier. Il a dans l’idée de commencer à produire ses œuvres personnelles. Quand le loyer de la Rue Babet augmente, il met Roselyne à l’abri de l’inflation et des regards moqueurs. Il rapatrie la galerie chez eux. Dès lors, c’est protégé des regards que va se construire le LAC, d’extension en extension. 

SERVITUDE DE PASSAGE

La première est un bâtiment de trois étages qui regroupe un logement, des ateliers, et une grande galerie au rez-de-chaussée. Le couple y met en place un système de résidences : ils invitent des artistes à produire chez eux des expos, qu’ils vendent à un public de radiologues et autres notables fortunés. Au début des années 90, l’art contemporain est une bulle spéculative, les cotes explosent, les affaires tournent. Les liens que Vincent entretien avec le milieu parisien lui permettent de faire venir, à 10 000 kilomètres de Beaubourg, de vraies pointures. Pendant 10 ans, loin des centres officiels du marché de l’art, le LAC devient pour eux une cour de récré tropicale. Le pape finlandais du postmodernisme, Erró ; le pionnier du Land Art Udo-Nils ; l’Allemand Peter Klasen, Willem, Jacques Poli,Christian Bouillé, les Réunionnais Alix Pothin, Jean-Bernard Grondin et 21 autres font des séjours au Mengin palace. La famille se met à leur service, jour et nuit. Fournitures, préparations de surfaces, exigences fantaisistes : leur moindre caprice est exaucé. 

L’exemple qui, peut-être, illustre le mieux le dévouement total des Mengin à leur tribu créative, c’est la Case 1000 Masques. En 2012, le couple retrouve le vieux complice Erró à Paris. Lors d’un dîner, celui-ci leur fait part de sa dernière tocade : faire réaliser 1000 masques par des écoliers. « Il nous dit ça comme ça, badin, comme si c’était fastoche. Avec Roselyne, on a tout de suite vu le boulot : trouver 1000 élèves, organiser les ateliers, préparer le terrain… C’était du délire. On a accepté. » Mais où trouver la place pour stocker 1000 œuvres, même petites ? « Erró me regarde avec un petit sourire, et me dit : tu me ferais pas un petit bâtiment ? » Pendant deux ans, tout y passe : temps, fric, énergie. Roselyne organise le travail avec les élèves, et Vincent tourne 1000 films de deux minutes – un sur chaque enfant. Le dernier monument du LAC sort de terre : un polygone de béton dont les murs intérieurs sont recouverts de petits masques fabriqués à partir d’objets trouvés. Erró n’a plus qu’à fignoler.

10 ans plus tôt, fin 20e Siècle, Mengin s’était pourtant juré d’arrêter. «  J’en avais ras-le-bol des résidences. Je voulais avoir du temps pour moi, je voulais faire du cinéma. Le Facteur Cheval, c’est une façon de voir ce qu’on fait ici. Mais il y a une autre inspiration, Méliès. Cette façon de fabriquer quelque chose de magique avec trois fois rien. Tout est possible dans l’art. » Pour tourner la page avec panache, Mengin voit grand. « J’ai construit le Palais comme un cadeau d’adieu. Un musée pour garder vivant les gens qui sont passés ici. » Il imagine un château fait de 28 alcôves, une pour chacun de ses premiers invités. Au fil des ans, une tradition s’était installé : les artistes de passage peignaient la moitié de l’une des portes de l’appartement qui leur est réservé. Sept panneaux qui organisent la circulation entre les cubes, à l’intérieur desquels les vieux copains reviennent créer une installation inspirée par La Réunion. Le Palais Sept Portes, ou P7P, est le grand-œuvre de Mengin. Il s’y réserve une niche, au fond, qu’il remplit de souvenirs, et s’incruste parmi les grands. 

LA RÉVOLTE DE LA DOUBLURE

L’une des façons de voir le Palais des Sept Portes est la suivante : Vincent Mengin a créé le seul musée du monde où il pourrait être exposé à côté des artistes qu’il aime. Côtoyer les grands. Parce que son œuvre personnelle ne serait, selon certains, pas à la hauteur. Dans le milieu, à La Réunion, le nom de Mengin a un drôle de parfum. En rassemblant les pièces les plus coupantes du puzzle, on obtient une image assez trash. Celle d’un artiste raté doté d’un puissant réseau qui dilapide les subventions généreuses de l’État et les cachets d’intervenant scolaire pour fabriquer son délire auquel personne n’a accès, si ce n’est ses copains VIP et des élèves de CM2. À propos de sa production, à plusieurs reprises, on me parle aussi de scandale esthétique.

Il y a du vrai et du faux dans ce portrait en bris de verre. Oui, Mengin a le bras long, des amis en politique – il a même des médailles, Légion d’honneur, Chevalier des Arts et Lettres – et il perçoit de l’argent public. Mais voilà 35 ans qu’il est une figure incontournable, bien que publiquement discrète, de l’art à La Réunion, que son LAC alimente les collections des musées locaux, et qu’il fait un travail d’éducation culturelle dans les écoles qu’aucune institution ne prend en charge : il eût été surprenant qu’il soit dépourvu d’entregent et de financements. S’il a pu courir derrière l’argent, c’était surtout, à l’écouter, pour payer ses dettes : « On a fêté la mise à zéro il y a environ cinq ans. Avant, j’usais de la patience des fournisseurs et des artistes, j’avais toujours des ronds dehors. Quand on construisait un bâtiment, j’avais une règle : quand on arrivait à moins dix briques [100 000 francs, ou 15 000€, NDLR], j’arrêtais tout, le temps de me refaire. Quand on touchait un chèque, on le claquait pas au Lido, on achetait du béton. » 

La question de son œuvre est moins évidente. Les productions de Mengin ne sont souvent pas très belles, mais elles ne sont pas faites pour ça. Disons qu’elles grincent. Surchargées de symboles, baroques, voire gores, comme ses mannequins déformés posés dans des fauteuils roulants sur lesquels grimpent des caméléons zombies mangés par des tumeurs de mousse expansée, ou ces restes d’animaux morts coincés dans des carreaux de verre. Ou ses Allaitantes, des femmes nues avec un masque de catch, figures maternelles photographiées sans filtre et imprimées sur des bâches au graphisme de fanzine complotiste. Il y a aussi les images de sa fille à poil, qui marche à quatre pattes, peinte en panthère. Il n’est pas impossible que l’exercice ait été réalisé à la demande de celle-ci, Aurélia n’étant pas dernière sur l’étrangeté. Cinéaste, elle a fondé il y a plusieurs années le festival Même pas peur à St-Joseph, où elle programme des films de genre frappadingues, dont les siens. 

Sous ses airs de chouette papy à chapeau et sa voix chaude de hautbois, Mengin est bien pété, faut le dire. Sur les photos de lui jeune, ses yeux sont un peu dingues, il a une dégaine de catcheur – l’une de ses nombreuses fixettes. Les années ont creusé les joues, pas le sens de la provocation. Prises individuellement, ses choses sont parfois rebutantes. Rassemblées dans une grande salle d’expo, empilées sur plusieurs couches, elles deviennent fascinantes. C’est le dernier chantier de l’ogre : il a transformé l’ancienne Galerie Vincent en Chapelle Mengin. Il s’est aménagé un gigantesque cabinet de curiosités où ses inventions mangent le plafond et tout un mur. Sur l’autre façade, en regard, il a serré des toiles issues de sa collection personnelle, où l’on retrouve tous les artistes qu’il a si patiemment servis. Face à face. Celui qui a passé sa vie en tension entre l’ombre des autres et ses propres ténèbres organise ici l’ultime confrontation. On comprend, alors, le titre de son exposition. La Révolte de la Doublure : ce moment où, enfin, le suppôt des stars de l’art contemporain aura les honneurs d’une grande rétrospective, rien qu’à lui. Tant pis si la Cité des Arts n’est pas le Centre Pompidou.

LE SARCOPHAGE PUÉRIL

Mais son œuvre est indissociable de celle des autres. Tout se perd, se mélange et se fond dans les brouillards du LAC : les lubies de Vincent, les revanches de Roselyne, le ciment, les pneus, les cadavres, les enfants, les fortunes englouties et les trésors laissés derrière eux par les dizaines d’artistes qui sont passés là. Mengin le sait bien. À La Cité des Arts, il emmènera des photographies des alcôves du Palais et de ses portes imprimées sur des panneaux à l’échelle 1. Et quand ce sera fini, il rentrera chez lui achever son ultime édifice, la mégastructure invisible qui englobe et supporte toutes les autres : sa postérité.

Dans ce Neverland bizarroïde et bariolé, le spectre de la mort est partout, depuis le début. « La première chose que j’ai faite quand j’ai terminé la maison en 1980, c’est creuser ma tombe, en bas du terrain. » Un long mur sépare pour l’instant ce qui n’est encore qu’un trou du reste du jardin. L’un des habitués du LAC, le graffeur JonOne, a un jour demandé à le peindre. D’ordinaire, son style est ancré dans le tag : le matraquage systématique de variations autour de son blase. Ce mur est sans doute l’un des seuls au monde où JonOne a dérogé à la règle. Pour Mengin l’éternel gamin, il a dessiné sur des dizaines de mètres de long une fresque naïve, avec des dragons. Vincent sourit. « Il m’a dit que c’était pour me protéger, quand je serai en bas. »  

Après sa mort, Vincent espère que le LAC sera conservé, repris par l’État, transformé en musée, en capsule où il pourra traverser les âges, fantôme du 20e Siècle, énergumène ultra marin rentré dans les annales de l’art par l’acharnement d’une vie. Qu’il y parvienne ou qu’il échoue, que son nom reste dans les mémoires ou qu’il s’évanouisse, qu’il soit méprisé comme le serviteur cannibale qui secondait les illustres pour mieux payer sa place en première dans les livres d’histoire, ou comme l’auteur excentrique d’une singulière œuvre collective, il est un exploit que personne ne pourra jamais lui discuter : il a su devenir vieux sans jamais être adulte. Les vivants du futur se débrouilleront des complexités du bonhomme, l’image de lui que Mengin emportera dans la tombe est toute simple. « Quand je venais de terminer la maison, je me tenais sur le balcon, et j’ai vu mon reflet dans la porte vitrée. Je me suis dit : « C’est moi qui ai fait ça. » J’étais sidéré. » 35 ans après, il faut toujours le voir pour le croire.

François Gaertner