Coup de gueule

La genèse démystifiée

Samedi 1 octobre, théâtre Champ Fleuri. Applaudissements frénétiques d’une salle chauffée à blanc. La première comédie musicale réunionnaise va commencer. Ma traversée du désert aussi.

Jovani Louise est un transformiste réunionnais connu pour sa participation culottée à l’émission La France a un incroyable talent. Il interprétait Beyoncé.

Après queen B, le voilà en queen D, ou Dragula l’improbable drag queen qui résoudrait le mystère des origines du célèbre vampire cher à Bram Stoker.

Jovani Louise est l’auteur ovationné de La Genèse de Dracula, le pire spectacle qu’il m’ait été donné de voir depuis que je foule le sol des théâtres.
C’est dit.

Pourtant, je n’ai lu sur cette superproduction qu’éloges et flagorneries. Les crises d’amnésie qui secouent parfois les cultureux (dont je suis) requièrent réparation. En effet, Il n’est à mon sens de plus grand respect dû à un artiste que la sincérité, fut-elle porteuse d’acerbes critiques. Dont acte.

Il existe autour de cette création une atmosphère surprotectrice qui, en interdisant presque au spectateur d’exercer son sens critique sous peine d’être taxé d’infâme raciste homophobe, a éveillé ma suspicion. Pourtant, la simple évocation du pitch suffirait à conduire en léthargie le plus alerte des prépubères.
Voyez plutôt.

Il était une fois Wula, une jeune femme différente, un homme donc, victime d’intolérance dans son lycée, cyniquement surnommée Dragula. Elle s’éprend évidement du bellâtre des lieux qui l’abandonne pour une femme de son rang capable d’enfanter.

Dragula noie son chagrin dans les voyages et les fourrures à Bangkok, devient impromptu une star de la mode, mais rêve de vengeance. Elle conclut un pacte avec une maléfique divinité et se mue en vampire immortel(le). Retrouvant son bellâtre, elle le transforme en vampire. Mais ce dernier la tue. Et, devient, sur le cadavre de Dragula, le comte Dracula.

Eh oui.
Si tu n’as pas vu la pièce brave spectateur et que tu me soupçonnes d’avoir alourdi la trame narrative pour les besoins de ce brûlot, dis-toi bien que tu es en dessous de la vérité.

Je t’ai épargné en effet la vingtaine de danses qui ponctuent chaque tableau, les projections vidéo et bien sûr... les chansons, dont la mièvrerie sirupeuse dépasse l’entendement.

Il n’est certes pas évident d’échapper à la niaiserie lorsqu’on choisit de produire une comédie musicale, un genre souvent lié au divertissement facile et un peu gratuit.

Mais ce qui dérange et insupporte dès les premières minutes, c’est la pauvreté des dialogues et l’indigence des personnages, tous voués à n’être que les pâles clichés de médiocres sitcom.

Les répliques sont attendues et souvent grotesques, le ton oscille entre pathos et cucuterie, et rapidement, on étouffe devant tant de fadaises.

Alors certes, cette superproduction est entièrement portée par des amateurs et bénévoles qui ont travaillé d’arrache-pied deux ans durant jusqu’à l’aboutissement.

Danseurs et chanteurs n’ont pas à rougir, les chorégraphies sont soignées et on y entend de belles voix si l’on fait abstraction des stéréotypes dans lesquels elles sont emprisonnées.

Certes le spectacle est une production cent pour cent péi, ce qui a valu le déplacement de Nassima Dindar dans les rangs de Champ Fleuri samedi soir. Lorsqu’on touche à l’homophobie, il est de bon ton d’afficher son ouverture d’esprit.

Certes la pièce est une ode à la tolérance, un appel courageux à l’amour, au-delà des clivages. Jovani Louise, beau, charismatique et attachant, peut se targuer d’être un danseur hors pair et un chanteur honorable. Son défi fou : obtenir la location d’un des plus prestigieux théâtres de l’île en faisant salle comble, entraînant une équipe de trente fidèles derrière lui, force finalement le respect.

Néanmoins, je m’interroge. La valeur artistique d’un projet se jauge-t-elle désormais à La Réunion en fonction du positionnement sexuel et identitaire de l’artiste ? Suffit-il de clamer sa différence sous couvert d’amateurisme, pour obtenir tous les suffrages politiques et économiques, là où de nombreuses compagnies triment pour se maintenir à flot malgré la qualité de leurs productions et l’exigence qui les anime ?

À ceux qui me rétorqueront qu’il en faut pour tous les goûts et me taxeront d’élitisme, je répondrai qu’il existe suffisamment de compagnies théâtrales sur ce beau caillou qui triment pour gagner du terrain sur la bêtise ; pour que cet aimable garçon quitte la vacuité télévisuelle dont il semble s’inspirer, et se rapproche de créateurs intelligents.

Nulle doute qu’alors, homosexuel ou pas, réunionnais ou pas, la France aura un incroyable talent.

Zerbinette.