Chronique

La politique du zinc

Si, à Saint-Pierre, la culture institutionnelle semble parfois en stand-by, les bars et les cafés ont pris le relais.

Avec sa pléthore de cafés culture, Saint-Pierre donne l’impression de se porter comme un charme sur le plan de la guinche. Pourtant, certains gérants tirent la langue. Redj et Lio sont de ceux-là. À vouloir carburer à un spectacle par jour ouvré, les patrons du Toit, bistrot phare qui domine la partie animée de la rue Babet, en ont bavé entre un voisinage difficile et une concurrence impitoyable : « C’est pas forcément facile d’être un petit bar de gauche dans une ville UMP, confie Redj, on est super mal vus par la police et la mairie. On a subi beaucoup de contrôles mais, comme on a toujours été aux normes, on n’a jamais eu à payer d’amende. Pourtant, pendant plus d’un an, une voisine s’est plainte du bruit tous les soirs, même quand le bar était vide. » La voisine partie, il a encore fallu composer avec un public qui boude les soirées électro, rap, théâtre – exception faite de l’impro qui, bravache, fédère toujours autant. Pour se maintenir à flot, leur programmation s’est vue allégée sans céder pour autant au tout-consensuel. «  Le slam ne marche pas vraiment non plus mais on le garde parce qu’on aime les mots. Et ça ne coûte pas cher.  »

Succès et échecs aléatoires

Une logique aléatoire semble régir les succès et les échecs de leurs soirées. Même tâtonnement imprécis pour l’équipe de L’Envers, qui a racheté l’établissement un an plus tôt, pour faire venir une clientèle lente à se fidéliser : « Il a fallu attendre que les gens prennent conscience que la direction avait changé, qu’on était ouvert tous les jours à heures fixes. Mais depuis janvier, ça s’est mis à marcher d’un coup sans qu’on sache vraiment pourquoi.  »

Pour les compères du Toit, janvier a plutôt été l’uppercut quasi fatal après une série de coups durs. « On a failli mettre la clef sous la porte mais on respire un peu depuis deux mois. Sur 14 mois, Lio et moi ne nous sommes accordés que deux salaires, et on a dû couper dans les frais en ne remplaçant pas ceux qui partent. Mais quand on regarde autour de nous, on voit bien que tout le monde galère, quel que soit le domaine. »

C’est leur tournée !

Pour lutter contre la pratique trop habituelle des cachets de misère, le PRMA prend en charge depuis 2013 le dispositif Tournée Générale qui emploie des subventions régionales pour mieux rémunérer les musiciens et techniciens. D’année en année, la demande accrue a conduit à une ruée 2016 phénoménale. En seulement quatre jours, ce sont 600 cachets qui se sont arrachés pour l’équivalent de 70 800 €.

Romain Poncelet, à la tête de l’opération, reconnaît qu’elle est victime de son succès après avoir compté bon nombre de doléances de ceux qui sont restés sur le carreau : « Au départ, tout le monde était débutant et partait sur un pied d’égalité. Maintenant, certains se sont appropriés le système et peuvent poser une centaine de dates en quelques jours. On va sûrement devoir penser à un moyen qui permettrait aux nouveaux venus de s’y préparer.  » Il espère aussi une augmentation des subventions pour pouvoir proposer davantage de cachets, mettant en avant la réussite du programme : « L’échec, ce serait que les cachets ne partent pas. »

Pas tous logés à la même enseigne

Tout le monde ? Pas sûr. La vie est belle pour Les Sal’ Gosses qui ont misé sur la restauration avant tout. Pour raffermir le ventre mou de mi-semaine, on ferre une clientèle déjà appâtée par la terrasse idéalement située sur le front de mer avec un concert jazz, soul, funk… un nappage pour afterwork. « Avec le temps, témoigne Yann qui se charge de la prog depuis 2009, nos musiques sont plus compatibles avec la restauration. On ne programme plus de fanfare par exemple. »

Telle est la différence majeure entre salle de spectacle et salle de picole. La dernière, devant s’adapter à l’attention inconstante des clients, se contraint pour séduire à mettre de la soupe dans son vin. Un rien prosélyte, Redj dresse pourtant les ponts entre les différentes cultures : « On est solidaires du Grand Marché mais quand ils disent qu’il faut sauver la culture, on a envie de rappeler que pour la sauver, il faut aussi aller aux spectacles des petits bars. Il faut sortir partout et il faut consommer parce que c’est comme ça qu’on se maintient, en vendant des bières. Il n’y a pas de honte à ça, si on avait le droit de vendre autre chose on le ferait mais on vend des bières et on offre de la culture. »

Effectivement, en dehors de quelques rares pics à 2€ ou 3€ quand ils reçoivent des groupes à la renommée bien installée, les deux acolytes du Toit optent pour le gratuit, le prix libre et/ou le chapeau. « On va essayer d’offrir encore plus de culture gratuitement, espère Redj. Normalement, si les spectacles marchent suffisamment, on peut garder la gratuité. »

De son côté, la famille Pounia, quand elle n’est pas en train de tourner pour Ziskakan ou Maya Kamaty, fait constamment payer les animations du Zinzin, un héritage familial en pleine hype avec ses concerts, contes et ateliers qui se multiplient depuis le début de l’année. « Nos apéros concerts coûtent 2€, partage Maya. C’est symbolique mais c’est comme ça qu’on a créé notre clientèle. »

Paye ton artiste !

Les stratégies diffèrent encore lorsqu’il s’agit de payer les artistes. D’un côté, certains ne lésinent pas : les Sal’ Gosses, Le Toit… Ces derniers reconnaissent même les effets de leur générosité : « Nos cachets sont assez confortables donc les artistes jouent le jeu, ils s’investissent plus et jouent plus longtemps. » Plus prudents, L’Envers et le Ti Coq Mizik, haut lieu du dub et des soirées vert jaune rouge, pallient l’incertitude des succès en dents de scie en ajustant les cachets au prorata de l’affluence et des consos.

De l’autre, Le Zinzin ne prévoit pas de cachet mais fait passer le chapeau à la fin des spectacles, en plus de se baser sur l’échange de services : « On propose des chambres où ils peuvent rester de temps en temps, on fait aussi office de lieu de résidence pour des répétitions. » La palme revient au Rock Fish Café et son american cuisine qui ne paye aucun musicien : « Avec des cachets surdimensionnés, l’équation était impossible. On laisse des instruments à disposition et vient jouer qui veut. On est plutôt dans une ambiance bœuf que concert. »

Sur la condition des artistes et des intermittents, Patrick son taulier rockeur a une idée bien à lui : «  Faut pas oublier pourquoi t’as pris une gratte à 15 ans. 90% du temps, c’est pas pour l’argent. On comprend que les intermittents ont besoin de gagner leur vie mais c’est pas à ça que sert le Rock Fish. Ici, l’ambiance, c’est comme à la maison. Du coup, chaque événement est éphémère et unique. » Ça permet surtout de n’avoir à s’occuper que de restauration sans suer pour son budget. Rock’n’roll.

New challengers

Pas intimidées par la multitude de bistrots aux destinées aussi hasardeuses que certains de leurs modes de management, de nouvelles enseignes ouvriront au début du mois de juin qui font vœu d’enjaille dès l’inauguration.

Honneur au plus modeste, L’Unikaz, qui compte sur une cuisine saine et des ateliers de récup entre deux smoothies. Le 11 juin, une poignée de graffeurs émérites — Jace, Abeil, J.E 974 et FloàFleur — se chargeront d’un baptême à la bombe. Dans l’arène se pointe aussi un Goliath qui a déjà largement conquis l’Hexagone. La franchise V & B débarque avec son concept de bar-cave blindée de plusieurs centaines de bières, vins et spiritueux. Sa soirée d’inauguration s’annonce musicale et naturellement alcoolisée. Au final, le couple « bibine & musique » semble être la seule recette qui fonctionne vraiment dans cette ville où culture rime avec biture, et où la prise de risque artistique est rarement récompensée.

Mais après tout, c’est le modèle qui tend à s’installer partout dans la culture, des festivals devenus débits de pression géants aux salles elles-mêmes, qui comptent de plus en plus sur l’exploitation des bars et parfois même sur la restauration pour compenser les pertes de subventions. Reste que l’ambiance est bonne à St-Pierre, et que le choix d’établissements a toujours de quoi faire pâlir une capitale au nord inversement dotée en terme d’offre culturelle : beaucoup d’institutionnel, mais très peu de vie nocturne.

Antoine d’Audigier-Empereur