Coup de coeur

Dossier 20 Désanm

La relève du maloya

A l’occasion du 20 Désanm, l’Azenda fait le point sur le maloya aujourd’hui, en donnant la parole à trois artistes réunionnais qui vont faire du bruit en 2013 : Zanmari Baré, Labelle, et Nicolas Lauret.

Le 20 Désanm prochain, le maloya sera partout, dans la rue, sur les podiums, dans les kabars et dans les coeurs. Longtemps mal vu sinon interdit, il est devenu la culture officielle, celle qu’on affiche en gros sur la vitrine, et qui petit à petit mange toute la devanture. Support de com municipale, sésame opportun pour ouvrir la grotte à subventions, on le colle sur son Myspace comme un badge de mérite, on s’en réclame à qui mieux mieux, on l’encastre dans des néologismes plus ou moins hérétiques, de malo-jazz à jazzoya, métaloya, maloya-électro. A l’autre bout du spectre, côté puristes, une poignée d’orthodoxes se dispute l’exclusivité douteuse de la recette traditionnelle authentique, le vrai maloya à l’ancienne, conservé dans son patrimoine, et rangé depuis trois ans sur les étagères des naturalistes de l’UNESCO.

Ce panorama (exagéré, certes) de la scène maloya actuelle ne doit pas cacher le plus important, de loin, à notre avis : dans chaque camp, dans toutes les écoles, des artistes sincères, investis et talentueux consacrent leur vie à la vibration extraordinaire du blues des esclaves. ils l’ont fait entrer dans le 21e siècle et continuent de le cultiver, de le triturer, de puiser en lui la force et la beauté.

A l’approche du 20 Désanm, nous avons voulu rencontrer trois musiciens. Les deux premiers sont situés aux deux extrémités supposées irréconciliables du spectre : Zanmari Baré et Labelle. Par-delà leurs différences, ils incarnent à notre avis l’avenir radieux d’une musique qui prend racine dans la révolte, et qui a pour grand destin d’être la voix des résistances.

Notre troisième voix a choisi de ne pas suivre la voie du maloya. Nicolas Lauret, chanteur du groupe Radiozako, a en effet préféré s’investir dans le séga, pour des raisons qui à notre avis méritent d’être découvertes.

Bonne lecture à tous !


LABELLE

Pour faire avancer la musique sur des chemins nouveaux, un jeune aventurier de l’électro se lance dans un métissage passionnant entre le maloya et la techno contestataire de Détroit, USA. Labelle sera peut-être le premier maloyèr cybernétique.

Nous l’avions découvert en mai dernier à l’occasion des Electropicales, et son mélange rêvé de maloya et d’électro nous avait embarqué le coeur, la tête et l’âme - et le bide, allez. il nous avait alors expliqué son envie de faire avancer le maloya en dehors des strictes limites de la tradition, son besoin de pousser sa fusion le plus loin possible. A l’approche du 20 Désanm, il nous a semblé que ce qu’il avait à dire sur le maloya valait toujours d’être entendu. Nous ne pouvons donc que vous encourager à lire ou relire son interview ci-dessous, qu’il nous avait accordée lors des Electropicales, et à découvrir son travail sur http://soundcloud.com/metisseproject

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Comment l’idée de mélanger maloya et électro t’est venue ?

Je l’ai toujours fait. Quand j’ai commencé à mixer, en Métropole, j’avais 14 ans et je mettais déjà des morceaux de Danyèl Waro au milieu de soirées techno... Ca me tient à cœur depuis longtemps. Quand j’étais encore à Rennes, j’avais déjà organisé une soirée avec DJ Bone, de Détroit, sur le thème du rapprochement entre les musiques de danse africaines et la techno. Musicalement, elles sont très proches, elles sont répétitives, ce sont des musiques de danse, voire de transe parfois.

DJ Bone, c’est un type assez proche du mouvement Underground Resistance, et de son fondateur Mad Mike, qui font partie de tes références...

Absolument. Underground Resistance, c’est les pionniers de la techno. ils sont afro-américains, et ce sont les premiers à avoir joué cette musique, dans les ghettos. C’est des gens qui voulaient faire la révolution par la musique. J’ai découvert UR en 1995 dans un documentaire sur Arte. On y voyait Mad Mike, avec un masque sur le visage, parler de l’extermination des indiens lors de la colonisation des Etats-Unis. Ca n’a aucun rapport avec La Réunion, les histoires ne sont pas comparables, mais moi, j’ai tout de suite vu le maloya derrière ça.

Pourquoi ?

Parce que ce qu’il racontait sur l’étouffement des cultures minoritaires américaines et sur la colonisation, ça me renvoyait à l’histoire du maloya, à l’étouffement de la culture des esclaves, au fait que ça avait longtemps été une musique interdite. La techno d’UR et le maloya ont le même message : la musique est une forme radicale de résistance.

Du coup, quand tu es rentré à La Réunion, tu t’es investi à fond...

Je me suis dit tout de suite qu’il y avait quelque chose à faire, oui. Une place à prendre. J’ai fait le tour des gens qui s’inscrivent dans une démarche de rapprochement de l’électro et du maloya, Psychorigid, Jako Marron... J’ai dit : faut qu’on se fédère, les mecs ! On verra bien où ça nous mène, mais j’ai envie qu’on impose vraiment le maloya-électro comme un genre en soi, qu’on crée un vrai pont entre les deux. J’ai besoin d’affirmer une étiquette.

Tu veux dire que cette fusion est un besoin identitaire pour toi ?

C’est un élan personnel, en tout cas. Le mélange maloya-électro, c’est le mélange de la culture de ma mère, qui est Métro, et de celle de mon père, qui est né à Terre Sainte. Ca représente ce que je suis. et puis, je suis très sensible à la spiritualité qui se dégage de l’île, de cette musique. Ce côté ancestral, très profond, je crois que ça marque beaucoup ce que je fais. Je suis sur la même longueur d’onde que des gens comme Kid Kréol & Boogie, par exemple, qui captent cette dimension dans leur approche graphique. Et enfin, je pense que réussir cette fusion entre le moderne et la tradition, c’est le seul avenir possible pour le maloya.

C’est-à-dire ?

Le maloya a été reconnu par l’UNeSCO comme un patrimoine mondial immatériel. Symboliquement, c’est une bonne chose. Musicalement, je crois qu’on risque une forme de sclérose. Aujourd’hui, il y a un débat au sein des musiciens locaux pour savoir qui fait le maloya le plus traditionnel. Comme si ça n’était pas bien d’évoluer. Le seul moyen de maintenir cette musique en vie, c’est de la faire avancer sur des chemins nouveaux. C’est aussi pour ça que je voudrais faire intervenir des musiciens traditionnels sur l’album, pour qu’on avance ensemble, dans la même direction.


Que fait Labelle aujourd’hui ?

Après une pause métropolitaine de quelques mois, de retour sur l’île, Labelle met ces jours-ci la dernière main à son premier album, à paraître en octobre prochain. Un EP promotionnel sera mis en téléchargement gratuit dès le mois de mars. Pour l’art work de ce disque, Labelle a l’excellente idée de travailler avec les sorciers Kid Kréol & Boogie, dont le travail inspiré par la spiritualité réunionnaise fait écho au sien. L’illustration ci-dessus en est un avant goût.

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