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La vie devant soi

Éperlecques est une commune française située dans le département du Pas-de-Calais en région Hauts-de-France. En bref, un bled. C’est pourtant le sujet d’étude de la nouvelle création de Lucien Fradin, auteur, interprète et metteur en scène d’une pièce qui se veut aussi topographie intérieure. En bref, une auto-fiction. Coup de projo sur cet inclassable One man show.

« C’est une réconciliation avec mon adolescence que j’ai voulu mettre en oeuvre en travaillant sur ce solo » affirme Lucien Fradin, qui a grandi à Éperlecques. Ce que se construire dans un tel patelin peut signifier, pour un ado homosexuel de surcroit, on n’a pas de mal à l’imaginer. D’aucuns, comme le romancier Edouard Louis, ont vendu père et mère pour renier ce terroir mouroir, dont l’inénarrable « Bienvenue chez les chtis » est une version très édulcorée. Mais Fradin n’est pas de ceux qui piétinent leurs origines.

Lui reste donc à trouver le ton juste, pour rendre compte a posteriori de cette tranche de vie : « Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’on peut être complètement honnête quand on raconte sa vie », explique-t-il, quand on lui demande si sa pièce, qui met pourtant en scène le jeune Lucien, son homonyme, à l’âge de quinze ans est autobiographique.

Il faut donc comprendre qu’ Éperlecques est une auto-fiction, c’est-à-dire une oeuvre qui, si elle prend quelques libertés formelles avec la vie de Fradin, s’attache tout de même à en définir l’essence.

Son secret, pour ne pas tricher lors de la restitution biographique, donc éviter l’auto-complaisance ; c’est la prise de distance. Bien loin d’un Rousseau, ou d’un Chateaubriand ; premiers auteurs à avoir osé parler d’eux en recherchant sans vergogne la compassion du lecteur, Fradin a souhaité traiter de son adolescence avec recul, comme si elle était un objet d’étude.

Mais comment, dès lors, concilier la nécessité de se dire, propre au genre, avec cette volonté d’objectivité ? La solution, c’est la double narration, garde-fou de son spectacle.

D’un côté, un conférencier, de l’autre, Lucien. Le premier se charge d’une présentation historique, géographique et sociologique de la ville. Abordant des thèmes aussi variés que celui de l’héritage familial de l’adolescent ou des conséquences de la découverte du numérique dans la vie d’un jeune homosexuel de campagne, il propose ce que Fradin appelle « des savoirs froids ». Sa parole est de plus en plus fréquemment interrompue par la prise de parole de l’adolescent, dont les interventions, constituent « des savoirs chauds ».

Ainsi, deux espaces dramatiques cohabitent : celui du conférencier, derrière son rétroprojecteur, et celui de Lucien, derrière son micro, l’acteur investissant tour à tour, par ses déplacements, ces deux personnages. On peut évidement s’interroger sur le lien entre eux. Et se demander pourquoi ce conférencier en sait autant sur Lucien.

Fradin ne se prive pas d’introduire du suspense, dans la construction de l’intrigue. Mais l’essentiel n’est pas là. Il s’agit surtout, par le truchement de ces deux personnages dont l’un est narrateur et l’autre cobaye, de sortir d’une subjectivité qui sclérose. Où l’affect empêche d’aborder de manière constructive des sujets sensibles, le regard extérieur du conférencier semble libérer la parole. Non seulement parce que Fradin, jouant avec les codes du savoir, le désacralise : ce conférencier est capable de produire un discours scientifique sur tout et n’importe quoi. Mais surtout parce qu’il permet un retour à la bienveillance : en sortant des ornières de la morale, la réconciliation identitaire devient enfin possible.

Zerbinette


  • Éperlecques
  • 23 nov 19h | 24 nov 20h | St-Denis | Th. du Grand Marché | 12-20€