Chronique

La vie devant soi

Il est 19h30 et le tout Champ Fleuri s’agite pour l’avant-première d’une création déjà rondement vantée dans ton magazine préféré. Et il faut faire vite : La fin du monde est pour dimanche.

Morel,entre chien et loup, fait son entrée. A sa droite, un pianiste. Et devant lui, toutes nos attentes, en liberté. Rideau.

Ou plutôt, l’illusion d’un rideau rouge projeté en toile de fond. Que les inconditionnels du décor beauf et dépouillé abritant les frasques cyniques des Deschiens renoncent à leurs cris d’orfraie : 20 ans plus tard, François Morel a réussi l’exploit d’entrer dans l’ère du numérique tout en continuant à se rire de la modernité.

Ringard Morel ? Oui, toujours. Un cabotin désuet dont le costume, certes plus acceptable que les truculents cols pelle à tarte de l’époque Deschiens, n’est que la piètre armure de la créature, déguisée pour survivre à l’imposture de la condition humaine.

Sa dernière création : La fin du monde est pour dimanche, conçue comme une succession de sketchs traversés par la thématique de la finitude de l’existence et desservie par un festival d’illusions technologiques, reste cruellement ancrée dans la philosophie de comptoir, et c’est tant mieux. Plus Bidochon que BHL, le nouveau Morel tient son rang et c’est rassurant.

Au commencement donc, la mythique scène de Pierrot le fou où Anna Karina déclame les pieds dans l’eau son inénarrable : « Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire ! », anaphore qui se mue en leitmotiv auquel Morel tente, en variant les réponses au fil des séquences, d’apporter une consistance. Rejoignant la jeune femme sur la pellicule puis revenant sur scène devant son public, l’homme, arborant le complet banal du quidam vieillissant, abolit ainsi les frontières entre le théâtre et le cinéma, comme pour légitimer un questionnement déjà adopté par ses pairs, de Godard à Gabin : que faire de sa vie ? Pourquoi et comment le faire ?

Autant d’interrogations simplistes mais indémodables auxquelles l’artiste donne une saveur surannée, nous baladant parmi quelques figures grotesques et attachantes d’un quotidien délicieusement blafard.

Car oui, les personnages incarnés par Morel sont des pleutres, d’arrogants fats, des beautés décaties et des cuistres insolents. Ici un grand-père, soliloquant auprès d’un petit-fils sans doute peu réceptif au sujet de l’irrémédiable marche du temps, là les tribulations d’une caissière sur le retour fascinée par Sheila ; plus loin les déboires amoureux d’un quinqua dans le métro. Si ces scènes de la vie quotidienne sont d’une inégale portée comique et conduisent plus souvent au sourire amusé qu’aux tremblements de glotte, Morel nous régale tout de même par quelques tours de force.

À mi-chemin entre la folie géniale d’un Henri Michaux et l’absurdité d’un Dino Buzzati pour l’écriture, le sketch de l’huître, dans lequel l’artiste campe un homme tombé en amour pour un mollusque nommé Claire, comme il se doit, est un savoureux et hilarant moment d’anthologie.

Dans un autre registre, la Nativité, revue et corrigée par un Morel littéralement possédé par la diction d’un Léon Zitrone, caméra au poing et souffle court, est un régal aussi cocasse qu’insolent.

Lorsque s’achève la prestation, Morel devant le rideau, nous offre finalement ce dans quoi il excelle : l’architecture d’un visage décomposé tantôt par la balourdise, tantôt par une attachante absurdité. Et c’est ainsi que l’on redécouvre, avec une tendresse intacte, notre Morel, indémodable, au phrasé caduc, écrasant les "A" avec la gouaille d’une Arletty, chiffonnant sa mine en un rictus frisant le crétinisme, et déclinant en cinquante nuances les angoisses existentielles du français moyen en un fascinant crépuscule d’idoles déchues.

Zerbinette