Interview

Lalanne, l’interview

Nous aurions pu nous amuser à tirer sur l’ambulance Lalanne, feignant d’ignorer les témoignages occultes de concerts éblouissants. Soutenu par une aura magnétique, Francis mettrait ses ouailles en transe, au point qu’aux railleries habituelles s’ajoute la dimension du gourou. Pour nous, le type assume surtout l’expression de sa liberté. Libre de contester les banques, libre de vagabonder, de piocher dans un éventail des émotions grand ouvert dans un PAF où la maîtrise est de rigueur.

Si son statut de mouton noir comporte le risque d’être récupéré (voir par exemple l’épisode 2 de la première saison de Black Mirror, une série aussi glaçante que grandiose), l’électron se permet d’être aussi libre que possible, disparaissant des radars parfois des semaines durant pour ressurgir à l’autre bout du monde ou changeant d’avis dix fois, cent fois sur les performances.

Curieux du monde et défenseur des minorités, il entreprend depuis 2015 une tournée de défense des langues menacées d’extinction intitulée Cyber Tour. En parallèle, il a plongé dans les créoles haïtiens, martiniquais, capverdiens… Il lui manquait le réunionnais, une lacune bientôt comblée.

Entre deux transports valaisans, le chanteur comédien accepte de répondre à nos questions par téléphone :

On nous a rapporté que lorsque vous avez appris que le festival se déroulait à La Réunion, vous avez sauté sur l’occasion. Quelles étaient les raisons d’un tel enthousiasme ?

Francis Lalanne : J’ai fait tout un travail sur la langue créole, sur les langues créoles. Je me suis mis à écrire en créole en me familiarisant avec ces langues. J’ai commencé à écrire un album dans ces langues extraordinaires que sont les langues créoles affiliées à la langue française. Il ne me manquait que le réunionnais à mon tour du monde créole. J’ai le projet de rencontrer des artistes, et tenter de faire des chansons en réunionnais. Il y a eu une synchronicité entre l’invitation des Bambous et cette préoccupation de finir ce tour du monde en découvrant cette île merveilleuse qu’est La Réunion. En Guadeloupe, j’avais écrit La Vi san vou, une chanson où je chante en créole qui a eu un grand succès dans le réseau de distribution guadeloupéen. Tout le monde pensait que c’était chanté par un local car je n’ai pas d’accent. J’ai une facilité pour les langues du fait de mon oreille musicale.

L’équipe des Bambous a été emballé par De Mémoire Amoureuse, le recueil de poèmes que vous avez joué à Avignon. Quelle forme devrait prendre votre concert réunionnais ?

FL : C’est un spectacle taillé pour l’île. Il s’agit de marier dans un même élan la poésie, la musique et la chanson. Un spectacle créé uniquement pour Les Bambous qui se jouera ce soir-là et plus jamais après. Le cadre et l’ambition s’y prêtent. C’est un festival qui s’est construit sur ces thématiques de valorisations des « petits. »

C’est une mission qu’on vous a vu prendre avec votre Cyber Tour.

FL : Mon Cyber Tour s’inscrit dans la même lignée, voler au secours des cultures minoritaires, des langues mourantes ou qui souffrent. Quand une langue disparait, c’est un moyen de défendre ses droits, une expression de l’âme humaine qui disparaissent. Exprimer une vision du monde par le créole, c’est défendre cette vision du monde.

Faire face à la mondialisation uniformisante massive, n’est-ce pas du Don Quichotte ?

FL : Je ne suis pas le seul à défendre cette vision du monde. On est beaucoup d’artistes, des hommes politiques, des hommes issus du monde précaire et conscient. Toute une vague, une sorte de conscience qui s’organise dans le monde. Tout ça va émerger de plus en plus, une conscience humaine, solidaire et fraternelle. A s’organiser dans l’unité et la joie, dans une vision positive de l’être humain.

Au même instant, le chanteur se voit contraint de faire un détour du fait d’un colis suspect. Il accepte la nouvelle poliment, chacune de ses phrases est teintée de considération, tout comme ses excuses répétées de me faire attendre au bout du fil. 

Concernant votre spectacle, j’ai eu vent de concerts qui pouvaient durer des heures…

FL : Je n’ai pas de limite dans le cadre de ma relation avec le public. Je peux m’arrêter au milieu d’une rue comme je m’arrête dans un village dans mes voyages. Le spectacle, c’est une aventure. Je prépare quand j’ai envie de préparer mais il y a des moments où je ne prépare rien. Aux Bambous, ce sera précis, réglé spécialement pour ce cadre