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Languet, étranger appliqué

La semaine prochaine, Eric Languet et Wilson Payet se retrouvent sur les planches pour explorer l’intimité du handicap.

Réaliser une œuvre et lui trouver un titre sont deux choses fondamentalement différentes. Combien d’auteurs ravis par la fluidité de leurs phrases se sont retrouvés bloqués au moment de trouver les quelques mots censés capturer l’essence de leur travail ? Pour sa nouvelle création, Eric Languet a pioché dans les ouvrages de sa bibliothèque pour tomber sur Fragments d’un corps incertain, recueil poétique de Jean-Marie Barnaud. Le titre résonnait avec sa nouvelle pièce, une douzaine de poèmes correspondait aux deux personnages que lui et Wilson Payet, son compère de longue date, ont créés pour leur nouveau spectacle de danse. « J’ai envoyé un mail à la maison d’édition pour utiliser mais on ne m’a jamais répondu. »

Le chorégraphe a donc pris le silence comme consentement pour illustrer ce spectacle issu d’une question qu’on lui a souvent posée : « Mais pourquoi travailles-tu autant avec des handicapés ? » La réponse tombait comme une évidence : « Ça me guérit. La question n’est pas "Qu’est-ce que je peux faire pour eux" mais "Qu’est-ce qu’ils peuvent m’apporter ?" »

Mais il fallait chercher plus loin, comprendre l’origine de cette guérison, de cette fascination pour le handicap. Plus il défrichait le sujet, plus les questions étaient nombreuses, avec une obsession croissante pour la fragilité du corps humain, la facilité des fractures physiques et mentales.

Au fur et à mesure, les interrogations devenaient d’ordre pratique, quelle est l’intimité d’une personne handicapée ? Comment se passe sa sexualité ? Dans ces questionnement, on retrouve la patte Languet d’aborder ses sujets sous un angle souvent éludé. Pour les aborder, la danse se fait art brut, au-delà de la beauté. « Ce qu’on cherche, c’est convoquer le public sur scène, happer les spectateurs en évoquant des choses chez eux. »

Dans Fragment d’un corps incertain, Languet joue un personnage effrayé par le monde. Il s’est inspiré d’autistes, un autre handicap qui le fascine depuis l’enfance, pour en adopter une certaine essence, cet « impérieux besoin d’immuabilité » comme le définit le psychiatre Léo Kanner en 1943. En évitant le mimétisme, l’intention du chorégraphe est de se livrer sur ce qu’il partage avec les troubles du spectre autistique, une certaine incompréhension du monde et des codes sociaux.

Mû par ce sentiment d’être étranger au monde, Languet voit en la danse intégrée une manière d’embarquer, au-delà des handicapés, les marginaux et autres laissés pour compte qu’il nomme affectueusement les cabossés de la vie. « Des fois, ils n’ont rien à dire mais des fois c’est vraiment étonnant. »

Pour la compagnie Danse en l’R, la prochaine étape consiste à légitimer les handicapés en changeant le regard des institutions médico-sociales. « Plus que le regard, insiste Languet, c’est toute une façon de fonctionner qu’il faut changer. Je ne blâme absolument personne dans les institutions, elles font ce qu’elles peuvent avec un cahier des charges qui leur arrive d’en haut mais il y a une autre manière. Je n’ai pas la prétention d’apporter la bonne parole mais je propose de chercher avec les directeurs d’établissements, des professionnels d’accord avec nous ou non, pour arriver à poser de nouveaux paradigmes. C’est une utopie mais on a envie d’un peu éclater tout ça. »