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Le cabinet des curiosités

Une fois encore, La Nuit des Virtuoses tente le mariage impossible entre des musiciens aussi différents qu’atypiques.

Il est intéressant de noter que le concept « unique au monde » de cet étrange festival est né au moment où décollait la mode des vidéos virales sur Internet. Depuis le milieu des années 2000, la moitié de nos soirées entre potes finit en séance de visionnage des dernières incongruités glanées par les uns et les autres sur Youtube. Dès le départ, les prouesses techniques de musiciens souvent anonymes sont devenus un passage obligé du cérémonial contemplateur fait de chutes de gymnastes, d’animaux bizarres et de figures de skate. Qui n’a pas, un jour, fait son malin en faisant découvrir à des camarades médusés la reprise de While My Guitar Gently Weeps au ukulélé par Jake Shimabukuro ?

Cette vidéo un peu pourrie où un Chinois propret qui ne paye pas de mine, assis sur un rocher, remonte ses lunettes de matheux sur son nez avant d’exploser le chef-d’œuvre de George Harrison en 4 minutes 30 qui montent crescendo vers la stupéfaction. Cette vidéo fêtera en avril ses 10 ans, quelques jours après la 9e Nuit des Virtuoses. Entre temps, Shimabukuro est devenu le premier ukulele hero de l’histoire et remplit les salles dans le monde entier. Et Blanc-Blanc, l’inventeur du festival, rêve de pouvoir un jour se payer la première superstar du WTF musical en ligne. C’est comme si, chaque année, à la table ronde des Virtuoses, on laissait un siège vide pour le messie.

Comme lui, les musiciens invités chaque année ont quelque chose de déroutant. Ils évoluent hors-cadre. Ils existent en dehors de la mécanique médiatique mainstream, se sont souvent fait connaître sur le web, et vous les avez peut-être déjà vus reprendre un tube rock ou pop en solo dans un clip partagé sur un réseau social avec la mention « Incroyable ! ». Ils ont une façon insolite de jouer de leur instrument, lui-même déjà souvent hors-mode. Ils sont plutôt jeunes, et semblent imperméables aux esthétiques dominantes, tant sur le plan musical que vestimentaire. Bref, ils font plaisir à voir. Ils nous offrent une parenthèse rafraîchissante dans une actualité musicale dominée par des tendances lourdes. Et la cuvée 2016 est peut-être encore plus déglinguée que d’habitude.

CAROLINE CAMPBELL
Taux de WTF : 75 % - Note technique : 14 / 20

C’est un peu Catherine Lara version Las Vegas. Bombe sexuelle blonde serrée dans des robes de gala, cette jeune Américaine incarne l’exagération glamour du show-biz à l’ancienne. Mais donnez-lui son violon et vous oubliez vite la déco rococo et la blondeur Barbie : madame sait tout faire. Soliste dans un philharmonique ou duettiste pour featurings de prestige avec Sting, McCartney ou Boccelli, impros jazz ou reprise de Skyfall dans un clip à mi-chemin entre Au temps en emporte le vent et un épisode de série héroic fantasy. André Rieux n’a qu’à bien se tenir.

LUCA STRICAGNOLI
Taux de WTF : 50 % - Note technique : 19 / 20

Avec son bonnet et ses hoodies, sa barbe de trois jours et son minois mignon, ce guitariste Italien a des airs de jeune premier pour groupe de new métal. C’est pourtant seul avec une guitare acoustique qu’il s’est fait connaître sur les Internets, avec des reprises de tubes tellement dingues qu’on dirait des numéros de cirque. Tout seul avec sa gratte de Gipsy King, il joue Thunderstruck d’ACDC en mode flamenco en assurant en même temps le tapping, la rythmique, et en tapant sur la caisse pour faire la batterie. Il peut aussi reprendre Metallica en jouant de deux guitares en même temps, ou des musiques de film avec – roulement de tambour – trois guitares et un archet. Et sans une seule fausse note.

SONA JOBARTEH
Taux de WTF : 20 % - Note technique : 17 / 20

C’est peut-être la plus « normale » des Virtuoses 2016. Quoique. Première star féminine de la kora, cette Gambienne est issue d’une famille de griots mais aborde la tradition mandingue avec une légèreté inhabituelle. Repérée par Damon Albarn dès 2002, elle figue sur son album Mali Music, et n’a cessé depuis de tracer sa route en modernisant les musiques traditionnelles d’Afrique de l’Ouest, un peu à la manière d’un Youssou N’Dour. Elle chante merveilleusement, compose pour le cinéma, et s’impose lentement comme l’une des mélodistes à suivre sur le continent noir.

LINDA BRICENO
Taux de WTF : 70 % - Note technique : 17 / 20

Une Vénézuélienne de 25 ans qui s’habille comme Boy George et chante le jazz comme une crooneuse d’expérience, joue de la trompette et dirige son propre big band : si tu trouves mieux mon frère, je rembourse la différence ! À 19 ans, elle intégrait l’orchestre d’un Winton Marsalis bouche bée devant son sens du rythme et sa maîtrise technique. Pour entrevoir sa sidération, il suffit de l’écouter murmurer les invitations sensuelles de Besame Mucho avec la douceur une diva susurreuse, avant d’emboucher sa trompette avec une grimace de vieux jazzman de Harlem pour balancer un solo hargneux. Grand écart facial.